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États-Unis : le miroir toxique de la Russie

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À l’heure où, malgré le cessez-le-feu précaire, certains imaginent déjà l’Iran devenir l’Ukraine de Washington, la politique de Trump peut être éclairée à l’aune de la Russie de Poutine. En Russie, pensée conspirationniste, personnalisation du pouvoir, mépris de l’État de droit et destruction du rapport à la vérité n’ont pas renforcé l’État ; ils ont contribué à affaiblir sa puissance.

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Moscou, Russie, 21 février 2025 : La Douma d'État de la Fédération de Russie
Moscou, Russie, 21 février 2025 : La Douma d'État de la Fédération de Russie
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À l’heure où, malgré le cessez-le-feu précaire, certains imaginent déjà l’Iran devenir l’Ukraine de Washington, je propose un cadre interprétatif pour penser la politique de Trump à l’aune de la Russie de Poutine. Le texte intégral est à retrouver ici.

Trois décennies après la fin de la guerre froide, certains traits d’un style politique longtemps associé au système autoritaire russe (mépris de l’État de droit, vision conspirationniste du monde, personnalisation du pouvoir et instrumentalisation de la vérité) deviennent de plus en plus visibles au sein des démocraties occidentales, et tout particulièrement aux États-Unis. En Russie, ce style n’a pas renforcé la puissance de l’État ; il a au contraire réduit ses marges de manœuvre stratégiques et contribué à son affaiblissement sur le long terme.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer une équivalence, mais de décrire une convergence. Les États-Unis demeurent une démocratie pluraliste, dotée d’institutions solides et de contre-pouvoirs réels. La Russie cherche activement à affaiblir les démocraties occidentales, mais elle exploite avant tout des vulnérabilités qui lui sont propres : crise de la représentation politique, désindustrialisation, conflits identitaires et polarisation croissante. Le risque est qu’un style politique déjà éprouvé comme autodestructeur en Russie commence à corroder, selon des logiques comparables, les fondements mêmes de la puissance occidentale : les institutions, les alliances et la crédibilité stratégique. 

Au cœur de ce style politique se trouve une idée simple : le déclin national – réel ou supposé – serait avant tout le produit d’une trahison. En Russie, cette lecture s’est imposée dès les années 1990 parmi les élites militaires et sécuritaires : l’effondrement soviétique aurait moins été le résultat de faiblesses internes que d’une offensive occidentale facilitée par une « cinquième colonne ». Sous Vladimir Poutine, ce récit est devenu structurant. Il a servi à légitimer la répression intérieure autant que la revanche extérieure. 

Le mouvement MAGA relit lui aussi le déclin à travers la figure du traître, à partir de deux séquences devenues fondatrices : la guerre en Irak de 2003 et l’élection de 2020. Il en résulté un double désir de réaffirmation de la puissance à l’extérieur et de purification à l’intérieur. Une telle logique appelle la recherche d’un sauveur capable de discipliner des élites jugées traîtresses. La loyauté prend le pas sur la compétence, la fidélité personnelle sur les règles, et l’autorité tend à se concentrer dans la figure du chef plutôt que dans les institutions.

Cette dynamique conduit à gouverner par la suspicion. Les élites dirigeantes se persuadent que leur pays est victime d’un complot du monde entier. Les rivaux réels deviennent moins importants que les alliés et partenaires, réels ou supposés, jugés déviants, corruptifs et déloyaux. La guerre de la Russie contre l’Ukraine est d’abord et avant tout conçue comme une entreprise de « régénération » d’un espace supposément arraché à son ordre naturel. Aux États-Unis, les alliés traditionnels sont décrits comme des profiteurs et des foyers de corruption idéologique, qu’il faudrait à la fois corriger et neutraliser politiquement. 

Gouverner par la suspicion a un coût stratégique : cela détourne l’attention vers la mise au pas des alliés et des ennemis secondaires, symboliques ou fantasmés. Dans le cas américain, cette dynamique prend une forme particulièrement autodestructrice : elle conduit une puissance structurellement dominante à se percevoir comme faible, et donc à adopter des comportements qui sapent activement sa propre position stratégique.

 À terme, gouverner par la suspicion contribue à affaiblir l’autorité même de la vérité. Dans la Russie de Poutine, l’autonomie de l’individu et le hasard sont largement sous-estimées par les élites dirigeantes : les événements sont rapportés à des desseins cachés plutôt qu’à des dynamiques contingentes. Des théories du complot, voire des pseudo-sciences ont ainsi pu irriguer les représentations stratégiques russes jusqu’aux plus hauts niveaux. Les États-Unis de Trump laissent entrevoir un glissement cognitif de nature comparable. La circulation transnationale de théories du complot entre la Russie et les États-Unis est l’un des symptômes les plus révélateurs du miroir toxique de la Russie. Leur diffusion par les médias russes constitue une forme de validation externe pour une partie de l’écosystème MAGA.

Avec le temps, l’obscurantisme devient structurel. La compétition géopolitique est de plus en plus requalifiée en affrontement civilisationnel entre pureté et corruption. Il en résulte une destruction progressive de la distance critique. L’expertise indépendante est d’abord regardée avec suspicion, puis délégitimée, avant d’être finalement perçue comme dangereuse. La frontière entre guerre informationnelle et croyance s’effondre, tandis que l’action publique devient réactive et performative, plutôt que véritablement stratégique.

Cette dynamique se retourne alors contre ses propres promoteurs. Une politique fondée sur la suspicion appelle mécaniquement la contre-suspicion et alimente la radicalisation. En Russie, les siloviki n’ont pas cessé de critiquer la direction militaire et politique du pays, même après 2022. Aux États-Unis, la pression constante en faveur de révélations supposément compromettantes enferme certains responsables dans des cycles de divulgation qui ne font qu’amplifier la suspicion. Lorsque celle-ci devient auto-entretenue et qu’aucune source n’est plus reconnue comme faisant autorité, cette logique finit, à son paroxysme, par corroder jusqu’à la possibilité même de la vérité.

Le double discours devient alors systémique. Les postures morales coexistent avec des pratiques qui la contredisent frontalement ; la mise en scène de la vertu masque l’affairisme, l’arbitraire ou le goût du spectacle. Le style politique s’abaisse, la vulgarité délibérée et l’irrespect performatif deviennent des signaux d’authenticité et de puissance, et la transgression une ressource politique.

Progressivement, l’action politique s’organise autour du récit plutôt que de la stratégie. Les dirigeants qui prétendent rompre radicalement avec le passé finissent par en être prisonniers. Alors que les échanges de Poutine avec les dirigeants occidentaux dégénèrent régulièrement en longues litanies historiques sur les prétendues humiliations et trahisons infligées à la Russie, Trump revient de façon obsessionnelle sur les prétendues trahisons européennes, ou encore sur l’incompétence supposée de Barack Obama et de Joe Biden. Le ressentiment se substitue alors à la politique, et la compulsion narrative au raisonnement stratégique. Le désir de rejouer les mythes de la trahison finit par dominer.

Le résultat est le nihilisme : lorsque la vérité ne joue plus aucun rôle de contrainte, l’action politique cesse d’être arrimée à la cohérence ou à la nécessité stratégique. La guerre en cours avec l’Iran illustre la rapidité avec laquelle l’escalade peut devenir une fin en soi. L’hubris vient compléter l’ensemble. Moscou est entré en 2022 dans la guerre contre l’Ukraine en improvisant, sans véritable plan B – révélant une sous-estimation chronique de l’Ukraine et des réactions occidentales. Les discussions à Washington sur un changement de régime au Venezuela ou en Iran ont semblé davantage guidées par des considérations personnelles ou symboliques que par une planification stratégique rigoureuse, souvent sans état final clairement formulé. Poutine comme Trump ont fini par sacrifier les instruments mêmes de la puissance – institutions, alliances, crédibilité, conditions du développement économique – au profit du spectacle, du statut et de gains avant tout symboliques.

Le danger pour l’Occident n’est pas que la Russie soit en train de remporter une « autre guerre » – qu’on l’entende comme une revanche post-guerre froide ou comme une victoire indirecte en Ukraine par l’auto-affaiblissement occidental –, il est que les sociétés occidentales puissent, elles aussi, intérioriser un mode d’exercice du pouvoir qui a déjà fait la preuve de son caractère autodestructeur.

Si de grands États européens comme la France ou l’Allemagne devaient à leur tour s’enfoncer davantage dans de telles logiques, les conséquences seraient encore plus graves. L’érosion de l’État de droit, la normalisation de la paranoïa à l’égard des alliés et la substitution du spectacle à la stratégie fragiliseraient les fondements mêmes de la puissance occidentale. L’effondrement de la puissance russe en Ukraine n’est pas un modèle à imiter, mais un avertissement : voilà ce qui advient lorsque le pouvoir se détache du réel. 

> Lire la tribune sur le site de Mediapart.

 

Dimitri Minic est chercheur et responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase du Sud et Asie centrale au Centre Russie-Eurasie de l’Ifri. Il est l’auteur de Pensée et culture stratégiques russes : du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, ouvrage issu de sa thèse et récompensé par le Prix Albert Thibaudet 2023.

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Chercheur, Responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase et Asie centrale, Centre Russie/Eurasie de l’Ifri  

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Moscou, Russie, 21 février 2025 : La Douma d'État de la Fédération de Russie
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