Guerre au Moyen-Orient : « Si un destroyer américain était coulé par l’Iran, le conflit entrerait dans une autre dimension »
Donald Trump a annoncé que l’US Navy allait escorter des navires bloqués à travers le détroit d’Ormuz. Une stratégie risquée, selon Stéphane Audrand, chercheur associé au Centre des études de sécurité de l'Ifri. L’Iran a déjà annoncé avoir frappé une frégate américaine, ce que Washington dément.
Le président américain Donald Trump a annoncé dimanche que la marine américaine allait commencer lundi à escorter des navires bloqués de pays tiers à travers le détroit d’Ormuz dans le cadre du Project Freedom (« Projet Liberté »). Pourquoi les États-Unis ont-ils décidé de lancer une telle opération ?
Stéphane AUDRAND : Rappelons d’abord qu’avec Donald Trump, nous ne sommes pas dans une séquence politico-militaire classique, dans le cadre d’une opération bâtie sur des plans et des calculs de faisabilité. Le dirigeant américain annonce régulièrement des mesures, qui sont parfois planifiées, et parfois non. On ne sait si la Marine américaine a découvert « Project freedom » en même temps que la presse, bien qu’il soit probable qu’elle ait conçu des plans sur ce sujet depuis plusieurs semaines.
Les Américains ont probablement en tête les affrontements maritimes entre les États-Unis et l’Iran lors de la guerre Iran Irak, dans les années 1980. En 1988, l’opération américaine « Praying Mantis », bataille aéronavale menée sous la présidence de Ronald Reagan dans le golfe Persique, avait abouti à la destruction de la plupart des forces navales iraniennes classiques.
Mais à l’époque, le trafic était limité au pétrole brut et les navires étaient moins nombreux. Depuis les années 2000, l’essor économique des pays de la zone a vu considérablement augmenter la production de produits raffinés. Le pétrole permet de produire des composés pour la plasturgie, des engrais agricoles, du soufre, de l’hélium pour les puces électroniques, qui circulent dans le détroit. Le trafic marchand a donc considérablement augmenté depuis les années 1980. On compterait en moyenne une centaine de navires par jour, pour un peu plus de trois millions de tonnes de fret. L’affaire ne peut donc pas, par définition, se résumer à l’escorte de quelques pétroliers par une poignée de navires de guerre.
Quels seraient les objectifs de l’escorte américaine ?
Deux scénarios existent : le premier consisterait à envisager l’idée d’une mise en scène politique, imputable à des objectifs humanitaires. Rappelons que de nombreux navires marchands sont immobilisés dans le golfe depuis des semaines, avec à leur bord des centaines de marins qui vivent actuellement dans des conditions très difficiles : il faut impérativement les en faire sortir. Il ne serait pas étonnant que les Iraniens acceptent qu’une partie des navires concernés sorte du golfe, dans le cadre d’un ballet politique orchestré à l’avance. Leur image, notablement affaiblie auprès des pays du Golfe après les frappes iraniennes ayant visé ces derniers au début de la guerre, pourrait en sortir rehaussée. Idem auprès des Occidentaux, alors que se tient actuellement la 11e Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires à New York. Les Iraniens bénéficieraient d’une posture de dirigeants raisonnables, ce qui sert les négociations.
Le second scénario consiste à imaginer que l’US Navy passe dans le détroit d’Ormuz de vive force.
On entrerait alors dans une autre dimension, celle qui consiste à ouvrir par la force une zone maritime dans la frange littorale. Cette option est la plus compliquée dans la stratégie navale, puisqu’elle comporte une dimension aérienne, terrestre et maritime. Il faut en effet s’assurer de la suprématie américaine dans toute la zone, de l’entrée dans le golfe d’Oman jusqu’au fond du golfe persique. Il s’agirait de paralyser les capacités de frappe de l’adversaire sur 1500 kilomètres de côte iranienne, en neutralisant donc les stocks et les dépôts de mines et drones antinavires, les batteries de missiles, les petites flottilles des Gardiens de la Révolution armées de roquettes... Et tout cela, dans la durée. Il faut également rappeler le danger des mines dans le détroit , même s’il est vraisemblable que les Iraniens n’en aient posé que quelques dizaines, et non des milliers comme ils souhaiteraient le faire croire. Les États-Unis, de leur côté, ont probablement sondé la zone avec des sonars, et sont potentiellement suffisamment confiants en leur capacité d’ouvrir un chenal.
L’opération est donc très risquée si elle n’est pas précédée d’une campagne américaine de frappes sur les zones côtières, d’autant que de nombreux analystes estiment que l’Iran conserve encore une force de frappe suffisante pour défendre le détroit. Si les Américains se lancent sans l’accord des Iraniens, c’est un peu la recette pour subir une attaque lourde.
L’Iran a justement affirmé ce matin avoir frappé un navire de guerre américain près du détroit d’Ormuz, ce que Washington dément...
Les Iraniens pourraient effectivement décider de cibler les forces américaines avec leurs missiles et leurs petites flottilles. Ce serait un scénario catastrophe : si un destroyer américain est envoyé par le fond par la marine iranienne, le conflit entre dans une autre dimension. Même si l’opération déclenchée par Donald Trump en Iran le 28 février dernier était illégale du point de vue du droit international, la fermeture iranienne du trafic marchand dans les eaux internationales et les attaques contre les navires civils le sont tout autant.
Les Européens, jusque-là très prudents, pourraient décider que ces frappes iraniennes dépassent les bornes. Idem pour le Congrès américain, qui devait statuer le 2 mai dernier, au terme de 60 jours de conflit, de la poursuite des opérations militaires . En réalité, Donald Trump lance ici un ballon d’essai politique : il tente de savoir qui approuve une telle escorte, et qui s’y oppose.
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