L’Allemagne a-t-elle les moyens de devenir la principale puissance militaire conventionnelle en Europe?
L'Allemagne cherche à se forger une place de premier plan dans la défense militaire et stratégique européenne. GEO.fr s'est entretenu à ce sujet avec Paul Maurice, Secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Ifri (Institut français des relations internationales).
Coup de tonnerre sur le monde stratégique et militaire européen. Le 22 avril, le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius, a présenté un document de 35 pages dévoilant la stratégie militaire allemande sur le long terme, une grande première depuis la Seconde Guerre mondiale, et une rupture avec la retenue stratégique historique du pays. Le document de 35 pages présentent des ambitions fortes y sont présentées, et parmi elles : devenir la première armée conventionnelle d'Europe. Mais a-t-elle aujourd'hui la possibilité d'atteindre son but ? GEO.fr s'est entretenu à ce sujet avec Paul Maurice, Secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Ifri (Institut français des relations internationales) et docteur en histoire et études germaniques.
L’Allemagne affiche aujourd’hui l’objectif de devenir la principale puissance militaire conventionnelle en Europe. Comment expliquer ce changement stratégique, historiquement très éloigné de sa posture d’après-guerre ?
Le changement est effectivement majeur si l’on se replace dans la longue histoire stratégique de l’Allemagne d’après 1945. Pendant des décennies, la République fédérale a construit sa politique de sécurité sur une forme de retenue stratégique, héritée à la fois du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, de la division du pays pendant la guerre froide et d’une culture politique profondément marquée par le pacifisme.
L’armée allemande, la Bundeswehr, créée en 1955 dans le cadre de l’OTAN, avait certes un rôle important au sein de l’Alliance atlantique, mais l’Allemagne évitait soigneusement toute projection de puissance qui aurait pu être perçue comme un retour à une logique militaire dominante en Europe.
Ce modèle a toutefois commencé à s’éroder progressivement après la fin de la guerre froide. L’Allemagne a participé davantage aux opérations extérieures, notamment dans les Balkans, dans le cadre de l’ONU, puis de l’OTAN au Kosovo en 1999, et en Afghanistan, mais sans remettre en cause le principe fondamental d’une puissance avant tout économique et normative.
Le véritable tournant intervient avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Le chancelier Olaf Scholz parle alors de Zeitenwende, c’est-à-dire d’un "changement d’époque". Cette expression traduit la prise de conscience brutale que la guerre de haute intensité est redevenue une réalité en Europe et que l’Allemagne ne peut plus se contenter d’un rôle secondaire sur le plan militaire.
Berlin considère désormais que sa puissance économique doit aussi se traduire dans le domaine stratégique. L’idée est double : d’une part renforcer la crédibilité de l’OTAN face à la Russie, et d’autre part assumer davantage de responsabilités dans la sécurité européenne, notamment dans un contexte où les Européens s’interrogent sur la pérennité de l’engagement américain.
Il y a également une dimension politique intérieure et européenne. L’Allemagne a longtemps été critiquée par ses partenaires, notamment les États-Unis et certains pays d’Europe centrale, pour son sous-investissement militaire. Aujourd’hui, Berlin veut montrer qu’elle est capable de devenir un pilier sécuritaire du continent et affirme que son armée doit devenir la première armée conventionnelle en Europe.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer le facteur géopolitique. L’Allemagne se situe au coeur du continent européen et considère désormais que la stabilité de l’Europe orientale conditionne directement sa propre sécurité. Cela explique sa volonté de renforcer sa présence sur le flanc Est de l’OTAN, notamment en Lituanie.
L’Allemagne dispose-t-elle réellement des moyens financiers, industriels, humains et technologiques pour atteindre cette ambition ?
Sur le papier, l’Allemagne possède des atouts considérables. C’est la première économie européenne et l’un des rares pays du continent capables de mobiliser rapidement des ressources budgétaires importantes. La création du fonds spécial de 100 milliards d’euros annoncé en 2022 a marqué une rupture historique. Elle témoigne d’une volonté politique réelle de moderniser la Bundeswehr après des années de sous-investissement. La réforme du frein à l’endettement en 2025, permettant de s’endetter pour toute dépense de défense dépassant 1 % du PIB.
L’industrie allemande de défense constitue également un avantage majeur. Des groupes comme Rheinmetall, ThyssenKrupp Marine Systems ou encore Airbus Defence and Space disposent de compétences technologiques importantes dans les domaines terrestre, naval et aérien. L’Allemagne possède aussi une solide base industrielle capable d’augmenter ses capacités de production dans certains secteurs critiques, notamment les munitions et les véhicules blindés.
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