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« L’IA transforme la nature même de la guerre » : de l’Ukraine au Moyen-Orient, cette révolution militaire qui pourrait bientôt échapper au contrôle des hommes

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Marc Semo, article sur le dernier numéro de Politique étrangère paru sur le site de

  Challenges 

 
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L’utilisation militaire de l’IA marque un basculement stratégique comparable à celui de l’arme nucléaire, changeant la nature même de la guerre et le rôle du combattant comme le montre la dernière livraison de Politique Étrangère, la revue de l’Ifri (Institut Français des Relations internationales).

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Soldat ukrainien en camouflage avec un petit drone, 25 mai 2025
Soldat ukrainien en camouflage avec un petit drone, 25 mai 2025
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Chaque conflit d’envergure depuis la fin du XVIIIe siècle a été marqué par la mise en œuvre d’innovations techniques changeant la nature du combat. Cela a été le cas lors de la Première Guerre mondiale avec la mitrailleuse, les débuts de l’arme aérienne et du char d’assaut. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce fut l’introduction du radar, du sonar, des missiles, puis de l’arme nucléaire. L’invasion à large échelle de l’Ukraine lancée par Vladimir Poutine a, en bientôt cinq ans, bouleversé nombre de données, notamment avec l’emploi systématique de drones dopés à l’intelligence artificielle.

Utilisés ponctuellement dans les premiers mois, ils sont devenus une arme majeure. C’est vrai dans les combats au sol, dans les tranchées du Donbass, où la ligne de front, la « kill zone », a désormais une profondeur d’une trentaine de kilomètres. En avril 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky annonçait que « pour la première fois dans l’histoire » une position ennemie avait été conquise uniquement avec des drones et des robots. C’est vrai en mer où, grâce aux drones, les Ukrainiens pourtant démunis d’une véritable marine de guerre, ont mis en échec la flotte russe, la contraignant à se replier dans ses ports du nord-est. C’est vrai aussi dans les airs avec l’utilisation systématique des drones et des missiles en lieu et place de l’aviation.

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La guerre en Ukraine a été lancée par un membre permanent du conseil de sécurité en violation du droit international et de tous les traités dont la Russie est signataire. 

Cette « guerre coloniale à l’ombre du nucléaire » comme l’a définie Thomas Gomart, directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales), transforme aussi bien les relations internationales, avec la totale mise hors jeu des Nations unies, que les méthodes du combat. Et entraîne une véritable révolution militaire dont les implications sont encore difficiles à totalement mesurer. D’où l’intérêt de la dernière livraison de Politique Étrangère (automne 2026), la revue de l’Ifri.

Guerre hybride ou « guerre politique »

« La guerre revient avec l’affirmation des nationalismes dans les pays « du nord » qui s’en imaginaient préservés et le retour des fantasmes d’empire au moins pour imaginer le contrôle des voisinages (…). Le développement technologique installerait la guerre sous des formes limitées mais permanentes dans le temps de paix », relève l' éditorial de ce riche numéro intitulé De la (nouvelle) guerre.

Mais jusqu’à quel point est-elle nouvelle ? La notion de guerre hybride, désormais omniprésente dans le débat public pour évoquer les attaques en dessous du seuil de l’affrontement proprement dit, est pour le moins confuse. « L’hybridité d’un conflit n’en fait pas une guerre et une guerre en soi use toujours de moyens hybrides », rappelle la revue.

La formule est à certains égards malheureuse parce que floue. Mieux vaudrait parler « d’actions hybrides ». Dans un long article publié dans la revue en ligne le Grand Continent, deux jeunes chercheurs en géopolitique Jonathan Guiffard et Kevin Limonier critiquent aussi « la terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive » préférant parler « de guerre politique » parce que de telles actions sont le fait « d’États cherchant la subversion politique et idéologique d’un système adverse ».

L’IA, un « game changer » dans l’art militaire

Les différences entre la paix et la guerre, comme celles entre les civils et les combattants, qui fondaient le droit international, sont désormais en bonne part balayées. Mark Rutte, le secrétaire général de l’Otan lui-même, notait que « nous ne sommes plus en paix même si nous ne sommes pas en guerre ».

Cette nouvelle réalité de la guerre qui prend d’autres formes change aussi les relations entre le public et le privé pour la production d’armement. « Les lourdes entreprises technologiques deviennent des acteurs à part entière, à la foi nécessaires et ponctuellement indépendantes des décisions étatiques », note Politique Étrangère. Le rôle joué par Starlink d’Elon Musk pour aider l’Ukraine dès le début de l’agression, mais aussi la brider dans ses ripostes, est éclairant. Un complexe militaro-industriel est en train de se reformer, d’autant que les nouvelles technologies ont besoin d’investissements très lourds notamment pour les data centers. Sans eux pas d’intelligence artificielle (IA) alors même qu’elle est toujours plus déterminante. « L’IA ne signe pas l’obsolescence des facteurs traditionnels de la puissance mais elle en est devenue un levier déterminant », note Louis Gautier, politiste et directeur de la chaire Grands enjeux stratégiques à la Sorbonne, convaincu que l’IA marque un basculement stratégique comparable à celui qu’avait introduit l’atome. La Revue Nationale stratégique de 2025 relève l’importance de l’IA qui est un « game changer » dans l’art militaire, mais, selon le chercheur, elle n’en tire pas les conséquences doctrinales à la hauteur des enjeux.

Un changement de nature du combat

L’histoire de la guerre depuis la plus haute antiquité peut se lire comme celle d’une croissante distanciation par rapport à l’ennemi, depuis la pierre au poing, puis la fronde, puis à l’arc, l’arbalète, le fusil et ainsi de suite. Chaque innovation majeure a un peu plus éloigné le combattant de sa cible, avec une distanciation physique puis émotionnelle. Le drone dopé à l’IA en est l’aboutissement. 

« L’IA transforme la nature même de la guerre en ce qu’elle transforme l’homme qui la mène. Elle en fait un être dont le discernement s’érode à mesure que son pouvoir s’accroît, dont la responsabilité se dilue en même temps que ses moyens se distribuent et dont la volonté se réduit à valider ce qu’un système lui propose », analyse dans sa contribution Laure de Roucy-Rochegonde, qui dirige le centre géopolitique des technologies de l’Ifri.

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La vitesse devient un facteur d’escalade

Jusqu’ici aucun conflit n’a opposé des États symétriquement dotés sur le plan technologique en IA. Les effets stratégiques pourraient être terrifiants. « Les cycles de décision comprimés bien au-delà des capacités de l’esprit humain, s’emballeraient : une détection déclencherait une riposte, appelant une contre-riposte, chaque système lisant l’ajustement adverse comme une menace à traiter », pointe la chercheuse. Elle relève que dans de tels scénarios, les fenêtres de désescalade qui, pendant la guerre froide comme lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, avaient permis d’éviter le pire, « pourraient désormais se limiter à quelques minutes voire à quelques secondes ».

La vitesse devient un facteur même d’escalade. « Dans une telle course de rapidité celui qui prend le temps de consulter un décideur humain se met en position de faiblesse », note Laure de Roucy-Rochegonde en citant le grand écrivain catholique Georges Bernanos qui dans son essai "La France contre les robots", publié au sortir de la Seconde Guerre mondiale, affirmait : « le mal n’est pas dans les machines mais il est ou il sera dans l’homme que la civilisation des machines est en train de former ».


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Marc Semo

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