Paul Wohrer : « Les Etats-Unis assument désormais l'idée qu'on puisse se battre dans l'espace demain »
Dans l’espace aussi, Washington se déclare armé : lundi 14 septembre, le secrétaire américain de l’Air Force , Troy Meink, a reconnu que les Etats-Unis disposaient de systèmes capables de défendre leurs forces depuis l’espace, sans en préciser la nature. La Space Force, branche militaire américaine consacrée à l’espace, leur prête des fonctions aussi bien offensives que défensives. Dès le lendemain, Pékin a exhorté Washington à « cesser de se préparer à une guerre dans l’espace ». Loin de la science-fiction, les enjeux touchent au fonctionnement quotidien des armées : communiquer, se repérer, surveiller l’adversaire. Mais que peuvent réellement ces armes ? Que possèdent les puissances qui les dénoncent ? Et qu’autorise le droit à cette altitude ? Paul Wohrer, responsable du programme Espace de l’Ifri, répond aux questions du Figaro.
LE FIGARO.- En reconnaissant disposer d’armes en orbite, Washington révèle-t-il une capacité nouvelle ou change-t-il surtout de discours ?
Paul WOHRER.- La nouveauté est surtout politique. La présence d’armes en orbite n’est pas fondamentalement nouvelle. Mais les États-Unis assument désormais l’idée qu’on puisse se battre dans l’espace demain, si nécessaire.
Troy Meink a soigneusement entretenu le flou. Est-ce un brouilleur en orbite, ce qui semble relativement probable ? Une arme cyber ? Une arme cinétique, qui détruit physiquement sa cible ? Toute l’ambiguïté réside là. Cette pratique classique complique le calcul de l’adversaire. L’intention exacte reste difficile à connaître, mais il s’agit bien d’affirmer une capacité.
Depuis la création de la Space Force par Donald Trump, en 2019, la rhétorique américaine est devenue beaucoup plus martiale. En 2022, Joe Biden l’avait quelque peu atténuée en annonçant un moratoire unilatéral sur les essais destructifs de missiles antisatellites, invitant les autres pays à suivre. Depuis le retour de Trump, la tendance s’est inversée, notamment avec le Golden Dome, son projet de bouclier antimissile annoncé en 2025. Son volet spatial impliquerait, s’il est développé, des armes capables de détruire des missiles, mais aussi des satellites. Meink annonce, lui, que des armes sont déjà présentes.
Pékin dénonce la militarisation de l’espace. Que sait-on des capacités que la Chine et la Russie développent elles-mêmes ?
Les Russes et les Chinois développent également leurs propres capacités. En 2024, les Américains ont annoncé que la Russie développait probablement une arme nucléaire destinée à l’orbite. Pour le coup, placer une telle arme en orbite serait complètement interdit.
Des satellites chinois ont aussi effectué des manœuvres officiellement civiles de « service en orbite » : un satellite se rapproche d’un autre pour le récupérer, le ravitailler, etc. Mais cette capacité d’approche ressemble très fortement à une capacité utilisable comme arme.
C’est toute la difficulté du spatial : les technologies présentent une dualité presque parfaite. Elles peuvent servir des projets civils ou commerciaux parfaitement bénins, tout en permettant des usages offensifs. La notion même d’arme spatiale reste donc extrêmement floue.
Pourquoi les satellites sont-ils devenus des cibles militaires, et quel risque prendrait une puissance en détruisant ceux d’un adversaire ?
L’espace est devenu essentiel au fonctionnement de nos sociétés, notamment pour la navigation, mais aussi aux opérations militaires. La guerre en Ukraine l’a montré : les satellites garantissent les communications et la navigation pendant les combats.
Cette dernière a d’ailleurs commencé notamment par une cyber attaque contre la partie « utilisateur » d’un système de communication par satellite. Nous observons aussi de plus en plus de brouillages des signaux satellitaires. Attaquer un système spatial ne signifie donc pas nécessairement détruire le satellite lui-même.
Une destruction physique reste considérée par les grandes puissances comme un acte susceptible de provoquer une forte escalade. Certains satellites participent à la surveillance stratégique, notamment des armements nucléaires : ce rôle hérité de la guerre froide n’a pas disparu. Et les dommages collatéraux sont loin d’être négligeables. Les débris d’un satellite détruit continuent à circuler en orbite et menacent les capacités d’autres acteurs, toujours plus nombreux. À ma connaissance, aucune puissance n’a encore volontairement détruit le satellite d’un adversaire.
Que permet le droit international en matière d’armement spatial, et pourquoi les puissances peinent-elles à s’accorder sur de nouvelles limites ?
Les armes spatiales ne font pas l’objet d’une interdiction générale en droit international. Le traité de 1967 interdit le placement d’armes de destruction massive en orbite, mais pas l’ensemble des autres armes. La Russie et la Chine ont proposé un traité, le PPWT, pour empêcher le placement d’armes dans l’espace, que les États-Unis ont rejeté. Le désaccord avec Washington est d’abord politique : il est difficile pour les États-Unis de soutenir un texte porté par la Chine. Mais il existe aussi des problèmes de fond. La définition des armes spatiales n’est pas claire et le texte ne couvre pas les missiles antisatellites tirés depuis la Terre. Or, ces capacités ont été testées par les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie.
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