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Thomas Gomart, directeur de l’Ifri : « Donald Trump est devenu le parrain du système occidental, au sens sicilien du terme »

Interventions médiatiques |

interviewé par Claire Gatinois et Philippe Ricard dans

  Le Monde 

 
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En détruisant le cadre dans lequel les États-Unis ont exercé leur puissance depuis 1945, le président américain veut imposer « une nouvelle centralité », et montrer aux puissances étrangères sa capacité de réaction, comme pour l’attaque au Venezuela, explique le directeur de l’Institut français des relations internationales dans un entretien au « Monde ».

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Thomas Gomart, Ifri
Thomas Gomart, directeur de l'Ifri
Mike Chevreuil / Ifri
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Pour le directeur de l’Institut français des relations internationales, Thomas Gomart, auteur de Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux (Tallandier, à paraître le 22 janvier), le président américain, en dépit de ses accents néo-impérialistes, acte, avec l’intervention militaire au Venezuela, la rétraction des Etats-Unis à l’échelle globale en se concentrant sur leur contient. Alors que l’Europe peureuse se fige dans la « prosternation » face à Donald Trump, seul le pape incarne, observe l’historien, une opposition à l’administration américaine en quête de bénédiction chrétienne, dans une sorte de réédition de la dialectique du pape et de l’empereur.

Dans votre livre, vous explorez les rapports de force entre les grands dirigeants du monde. L’opération militaire américaine au Venezuela, les 2 et 3 janvier, fait-elle de Donald Trump l’homme le plus puissant du moment ?

Ce que le président américain montre à la fois aux Occidentaux, à Vladimir Poutine et à Xi Jinping, c’est sa capacité de passage à l’acte, de manière extrêmement spectaculaire. Donald Trump est ici davantage en phase avec Vladimir Poutine qu’avec les Européens : il acte le retour des sphères d’influence comme principe structurant des relations internationales, au détriment d’un principe de régulation par le droit international.

Cette opération militaire fait de Donald Trump le parrain du système occidental, au sens sicilien du terme. Dans le discours qui a accompagné son intervention le 3 janvier, il a lui-même employé le terme « Donroe », en référence à la doctrine Monroe [datée du XIXe siècle et par laquelle les Etats-Unis revendiquent une forme de domination de toute l’Amérique], avec un jeu de mot sur Donald, son prénom. A mon sens, cela peut aussi évoquer le « Don » du parrain sicilien. Quand il frappe quelqu’un, les autres regardent avec stupeur. Certains se préparent ; d’autres en sont incapables. Il recourt à l’interventionnisme, à rebours de ses engagements de campagne, pour une raison simple : en passant à l’acte, il inhibe ses adversaires potentiels.

Mais penser qu’un seul homme, ou un seul pays, pourrait dominer le monde serait réducteur, si l’on ne prend pas en compte la complexité des interdépendances qui conduit, selon les situations, à se demander qui contrôle qui. Donald Trump n’est pas le seul capable de passer à l’acte. Par ailleurs, il y a un paradoxe Trump : sous des dehors néo-impérialistes conquérants, le président américain acte sans doute la rétraction des Etats-Unis à l’échelle globale, en se concentrant sur leur « hémisphère ».

Le pétrole est-il la motivation profonde de cette intervention ?

Avant la logique pétrolière, il y a celle du narcotrafic. Quand on relit le premier document doctrinal de l’administration Trump, datant de mars 2025, l’Annual Threat Assessment [« évaluation annuelle des menaces visant les Etats-Unis »], les narcotrafiquants sont mis sur le même plan que les groupes terroristes. Le problème principal de M. Trump, en termes stratégiques, c’est l’ennemi intérieur. La stabilité interne des Etats-Unis est travaillée, entre autres choses, par l’économie de la drogue. Lors de son premier mandat [2017-2021], il a essayé de traiter le problème du fentanyl avec la Chine, sans succès. En judiciarisant Nicolas Maduro, il brouille un peu plus la limite entre sécurités intérieure et extérieure.

Le deuxième point, c’est le pétrole, avec cet argument : « Nous avons construit les infrastructures pétrolières, mais elles nous ont été volées par les Vénézuéliens. Elles sont à nous. » Pour Donald Trump, celui qui bâtit possède. C’est aussi une manière de perturber l’ordonnancement et les approvisionnements de la Chine, qui a d’ailleurs eu la réaction la plus virulente contre l’opération au Venezuela.

Dans quelle mesure cette intervention rebat-elle les cartes de la géopolitique mondiale ?

S’ouvre une ère de nouvelle chimie géopolitique où le réel et le virtuel s’entremêlent. Il y a le matériel, c’est-à-dire les territoires, les ressources et les frontières ; et il y a le numérique, où se forment les perceptions, les engagements et la connaissance. Cette chimie précipite nos visions du monde vers toujours plus d’instabilité. La géopolitique est un discours idéologique et une conduite politique destinés à imposer des hiérarchies. Le président américain veut imposer une nouvelle centralité en détruisant le cadre dans lequel les Etats-Unis ont exercé leur puissance depuis 1945.

Pour l’heure, il apparaît comme le seul capable de changer la situation. D’une certaine manière, il y parvient, au moins médiatiquement. Il n’est donc de facto pas un isolationniste : il a ordonné plus de frappes au Proche-Orient et dans les Caraïbes que l’ancien président, Joe Biden. Ce succès tactique et médiatique devrait l’encourager à de nouveaux passages à l’acte, même si toute action suscite toujours une réaction sur la scène internationale.

Mais la limite entre le réel et le virtuel est qu’une fois le coup d’éclat réalisé la mise en œuvre importe peu, comme on l’observe à Gaza ou en Ukraine. Au Venezuela, ils ont enlevé Maduro, mais nous ne savons pas ce que cela veut dire sur la gouvernance de ce pays d’ici à trois mois. Donald Trump ne s’embarrasse plus de l’argument de la transition démocratique, ce n’est plus son sujet. Les régimes autoritaires ne peuvent plus lui reprocher l’hypocrisie habituellement prêtée aux Occidentaux.

Cette prééminence de la loi du plus fort correspond-elle à la logique de la Russie ?

Après les frappes [contre des sites nucléaires, en juin 2025] en Iran, les Etats-Unis touchent un pays proche de la Russie. Mais la relation entre la Russie et le Venezuela n’a pas de caractère structurant pour le système international. Fondamentalement, la Russie redevient un sujet très secondaire par rapport à la Chine et au voisinage direct des Etats-Unis. Ce type d’opération entretient l’imprévisibilité stratégique fondamentale qui est la marque de fabrique de Trump.

Cet apparent succès peut-il enhardir Donald Trump à s’attaquer au Groenland ?

Donald Trump voit la question du Groenland ou de l’Ukraine à travers la prise des ressources minières. C’est une logique de prédation à peine voilée : « Si tu ne peux pas te défendre, je prends. » Souvenons-nous des propos de Stephen Miller, le chef de cabinet adjoint du président Trump, qui a dit en substance aux Européens : « Vous avez eu grand tort de renoncer à vos colonies. » Les Etats-Unis sont en train de réorganiser leurs chaînes logistiques, en particulier pour les terres rares en raison de la domination chinoise. Ils investissent pour cela beaucoup plus que les Européens.

Les Européens semblent passifs. L’Europe est-elle un empire mou ?

L’ordre de priorités, pour les Européens, c’est l’Ukraine, centre de gravité de l’insécurité sur le continent. Ce n’est le problème principal ni de la Chine ni des Etats-Unis. A moyen terme, les Européens vont devoir aborder la question russe par eux-mêmes. A court terme, le calcul, c’est qu’il ne faut pas fâcher Donald Trump. Il faut s’en rapprocher pour l’Ukraine et le tenir à distance pour le Groenland, ce qui n’est évidemment pas simple.

Cette contradiction de l’Europe résulte fondamentalement de son désarmement structurel. Elle a délaissé les questions stratégiques au profit de discours sur la gouvernance mondiale. Elle a longtemps péroré à l’abri de la protection américaine, ce qui lui est ouvertement reproché par les pays du Sud. C’est moins la teneur du discours qui indispose que le suivisme. Les Européens parlaient avec la cavalerie américaine pour être protégés. Les Etats-Unis font maintenant payer leur protection au prix comptant.

Une autre grande erreur est d’avoir pensé que le développement des échanges commerciaux ferait taire les velléités impérialistes. Nous nous sommes trompés sur la fulgurance de l’émergence de la Chine. Les économies chinoise et française étaient comparables en taille en 2005. Ce qui n’était pas prévu au programme, c’est que la Chine aille si vite, notamment d’un point de vue technologique. L’autre erreur d’analyse a été de croire que la Russie, puissance pauvre, renoncerait pour toujours à la guerre de masse. Un double oubli sidérant de l’histoire des relations internationales.

Aujourd’hui, le pape semble être la seule voix capable, depuis Rome, de contredire le président américain…

La vieille dialectique entre l’empereur et le pape se rejoue. Dans l’univers de Donald Trump, il y a une revendication de l’héritage chrétien, qui va de pair avec une forme de suprémacisme tacite consistant à penser que les Blancs ne sont pas une minorité comme les autres. Officiellement, l’administration Trump met en garde les Européens contre les risques d’« effacement civilisationnel ». Or, sur un fond général de prosternation des Européens, la seule opposition construite est venue du pape François, au cours du premier mandat, puis après la réélection de Donald Trump. Catholique converti, [le vice-président américain] J. D. Vance a forcé les portes du Vatican pour rencontrer François à la veille de sa mort [le 21 avril 2025], comme s’il cherchait une forme de bénédiction, qu’il n’a pas obtenue.

La dynamique du catholicisme se situe aujourd’hui en Afrique et en Amérique latine. Avec Léon XIV, le conclave a élu un pape né aux Etats-Unis, d’ascendance européenne, et ayant obtenu la nationalité péruvienne. S’opposent ici deux visions du catholicisme : l’une identitaire, chez Vance et ses acolytes, et l’autre basée sur la foi, incarnée par Léon XIV. Le message de ces chrétiens américains est le suivant : « Nous allons vous sauver de vous-mêmes, vous êtes minés par l’immigration et le wokisme, et nous allons soutenir les forces politiques qui identifient ces deux questions comme étant celles qui remettent en cause l’identité européenne ».

Dans ce nouveau monde, que deviennent l’ONU et l’OTAN ?

Le débat auquel on assiste depuis la capture de Nicolas Maduro – réalisme contre droit international – est assez vain. Pour les Européens, il faut relire Pascal : la force et le droit ne peuvent se concevoir l’une sans l’autre. Il est essentiel de défendre des outils de régulation des relations internationales, un minimum de règles lorsque tout vole en éclats, plutôt que de participer à la curée contre le droit international. Le paradoxe de l’ONU est que nous avons un Conseil de sécurité bloqué, un investissement de la Chine très fort, un désengagement américain, mais qu’il est toujours mieux de disposer de ce système ancien car il maintient une coopération internationale. On ne peut pas le passer par pertes et profits.

Pour l’OTAN, c’est plus complexe. Après s’être égarée en Afghanistan ou en Irak, l’organisation retrouve sa raison d’être qui est la sécurité en Europe et dans l’Atlantique Nord, face à la Russie. Mais l’OTAN a servi de justification aux Européens pour désarmer. C’est le point sur lequel les administrations américaines, depuis la présidence d’Eisenhower [1953-1961], ont raison : les Européens doivent être en mesure d’assurer leur sécurité par eux-mêmes. Si les tensions s’amplifient, il est probable que nous assistions à deux phénomènes contradictoires : la volonté de renforcer le pilier européen de l’OTAN, mais aussi la recherche, par plusieurs capitales européennes, de garanties de sécurité bilatérales auprès des Etats-Unis. Il est toujours douloureux de sortir d’une accoutumance stratégique.

 

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Thomas GOMART

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