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Thomas Gomart : « Donald Trump plagie les méthodes de Vladimir Poutine »

Interventions médiatiques |

interviewé par Véronique LAMQUIN dans

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Thomas Gomart, directeur de l’Ifri, met en garde : à force de ne voir que le « feuilleton quotidien » de la politique internationale tel que le sert l’administration Trump, « on rate des transformations très profondes ailleurs ». Si elle n’est pas rompue, la relation transatlantique n’en est pas moins soumise à vives tensions depuis que Donald Trump a réintégré la Maison-Blanche.

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Thomas Gomart
Thomas Gomart
© David Atlan
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Dans son dernier ouvrage, Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux, Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), évoque même un « schisme ».

Les Européens respirent, il n’est – pour l’heure – plus question que les USA prennent le Groenland par la force… Mais ce répit n’est-il pas transitoire ?

Les Européens subissent les foucades du président des Etats-Unis, qui leur fait comprendre qu’une nouvelle ère s’est ouverte, celle d’une reconfiguration idéologique transatlantique. La relation transatlantique est complexe, elle est de nature à la fois politique, stratégique, financière, commerciale, militaire, sécuritaire, humaine, culturelle… Il n’y a pas de rupture en raison de la substance de cette relation. En revanche, au plus haut niveau politique, on vit, en effet, une situation inédite : le président américain donne impression que son principal allié, l’Europe, doit être maté. Les Européens ont fait preuve d’unité dans leur soutien au Danemark, ça doit être porté à leur crédit. Mais ils doivent se préparer à d’autres foucades, qui ne manqueront pas d’arriver.

C’est précisément l’une des conclusions du Conseil européen extraordinaire : soigner la préparation, au cas où… Cela repose aussi le défi, pour les Vingt-Sept, de s’émanciper des Etats-Unis pour leur propre sécurité. Or, on est loin du compte ?

Cela pose en effet le problème fondamental pour les Européens d’assurer leur propre sécurité, ce qui est un vieux débat. Le principe même d’une politique de défense, c’est qu’il s’agit d‘enjeux qui se traitent par des efforts sur au moins une génération. Il est illusoire de croire que, sur un claquement de doigts, l’autonomie sur le plan stratégique est possible. Face à une urgence, il y a toujours une impression d’attente interminable pour ceux qui attendent les secours. C’est le cas des Ukrainiens depuis février 2022… Il y a bel et bien un effort de réarmement militaire en Europe, mais un attentisme de nature psychologique. On ne veut tout simplement pas envisager les scénarios du pire, ceux susceptibles de menacer nos conditions de vie. Ce que leur dit de manière brutale l’administration Trump part d’un constat partagé par les administrations précédentes : les pays Européens doivent prendre davantage leur part, d’autant qu’il s’agit de la sécurité de leur zone et que ce sont des pays prospères.

Le schisme transatlantique ne se joue-t-il pas aussi, voire surtout, sur le plan idéologique ?

Evidemment, et c’est bien le problème : chacun défend ses intérêts en fonction d’un système de valeurs. Or, elles ne sont plus partagées de part et d’autre de l’Atlantique. L’administration Trump sature l’espace médiatique : elle transforme la politique internationale en un feuilleton quotidien. Et cela marche ! Regardez : vous ne m’avez encore posé que des questions sur cette thématique. Or, le monde ne s’arrête ni à Trump ni aux Européens. Il serait temps de s’en convaincre.

Il semble quand même difficile voire impossible de ne pas s’intéresser aux faits et gestes du président des Etats-Unis, qui entend exprimer et asseoir sa puissance de manière assez inédite dans l’histoire récente ?

A priori, sur le comportement exceptionnel, je vous rejoins. Cela dit ce comportement est aussi dialectique avec le système médiatique occidental. Il exploite la centralité médiatique des Etats-Unis pour les Européens. Mais cela nous fait rater des transformations très profondes ailleurs aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. En outre, on passe à côté des pressions de la Chine sur l’Union européenne, qui s’explique notamment par la guerre tarifaire de Trump, puisque les exportations chinoises vers les Etats-Unis se redéploient vers l’Europe. On ne voit pas non plus l’évolution des relations entre les deux pays les plus peuplés au monde, la Chine et l’Inde et on suit insuffisamment la recomposition du Moyen-Orient, avec les transformations très profondes qui ont suivi le 7-Octobre.

C’est toute la géopolitique mondiale qui se redessine ?

Effectivement, les rapports de force mondiaux se modifient en profondeur. On a une rivalité de puissance, entre les deux grands que sont les Etats-Unis et la Chine : qui va devenir patron du capitalisme global ? Mais on a aussi et surtout un élément de transformation géopolitique majeur : ce qui relève du numérique et du réel est devenu inextricable, c’est le couple homme/machine, à travers les téléphones portables. Cette transformation a déjà des conséquences énormes au niveau de la perception, de l’emprise cognitive. Cela explique les stratégies de saturation médiatique.

On va devoir reparler de Trump, via ses alliés de la Tech…

En effet, il y a les géants de la Tech, la Silicon Valley, et le mythe qui y est associé, de l’entrepreneur génial et anticipateur. Mais la Chine est devenue leader dans un grand nombre de domaines technologiques. Il y a pas mal de similitudes, dans la vision du monde et de l’apport des technologies, entre la Chine et la Silicon Valley : des individus satisfaits dans leur bulle gérée par des algorithmes.

La rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, si elle est cruciale, semble moins frontale que d’autres ?

En effet, on n’est pas dans un système bipolaire, comme on l’était avec la rivalité soviéto-américaine. On a une logique de sphères d’influences, de rivalités technologiques, mais pas seulement. Aux tarifs douaniers de Trump, la Chine a répondu par la restriction des terres rares, résultats d’une stratégie construite depuis plusieurs décennies. Cela illustre le rapport de forces direct entre les Etats-Unis et la Chine, et cela explique pourquoi la rencontre Trump/Xi suscite beaucoup d’attentes.

La Chine ne tire-t-elle pas les marrons du feu transatlantique actuel ?

La Chine est la grande bénéficiaire de la guerre en Ukraine, dans la mesure où cette guerre a accentué la vassalisation de la Russie à son égard, et affaibli l’Europe, parce que cela lui a fait perdre son principal avantage sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. Par ailleurs, la Chine vit un moment de surcapacité industrielle, elle va donc dominer des pans entiers de l’économie européenne, on pense aux panneaux solaires mais il y a aussi la question centrale de l’avenir de l’industrie automobile et de la pharmacie. Fondamentalement, la mondialisation, depuis la fin des années 70, s’est caractérisée par l’ascension fulgurante de la Chine.

Vous évoquez aussi, dans votre ouvrage, les similitudes entre Trump et Poutine ?

Le schisme transatlantique a comme toile fond la collusion idéologique entre la Maison-Blanche et le Kremlin depuis le retour de Trump. Avec trois aspects principaux : une vision du monde en sphères d’influence, un culte de la personnalité très construit, qui passe par la saturation médiatique, et une absence de distinction entre les intérêts publics et privés, puisque l’exercice du pouvoir étatique doit concourir à enrichissement personnel. Trump, dans ses attaques répétées contre l’Etat de droit, sa dénonciation idéologique du wokisme, son recours à des intermédiaires privés, plagie les méthodes de Vladimir Poutine.

Et ces deux-là pourraient bien s’entendre sur le dos de l’Europe ?

Oui, en surface. Mais on a vu après leur rencontre à Anchorage qu’il y a des forces de résistance dans les deux systèmes : une partie des Républicains reste très critique à égard de la Russie et, en Russie, les élites se construisent depuis 1945 dans l’hostilité aux Etats-Unis. Ce sont deux très lourds paquebots.

Où se situe l’Europe, sur cette carte du monde en recomposition ?

La grande difficulté de l’Union européenne réside dans le fait qu’elle ne s’est pas construite sur une logique de puissance, laquelle sous-tend, pour certains, que l’UE devrait jouer le même rôle que les USA, la Russie, la Chine, la Turquie. En cela, l’Europe est dans une situation inconfortable. Mais elle lui ouvre aussi un espace, en ce qu’elle est un prototype politique, qui réunit des puissances moyennes, et il y en a beaucoup dans le monde, qui ne veulent pas être piégées par les sphères d’influence. L’Union européenne a donc un espace politique. Elle est certes trop lente dans son effort d’adaptation mais elle a des atouts et doit les jouer.

C’est le sens du discours du Premier ministre canadien, le rôle des puissances moyennes ?

En effet. L’Ifri travaille depuis plusieurs années sur cette dimension et sur le maillage important qu’elle propose.

L’Otan va-t-elle résister aux tensions transatlantiques ?

On l’a annoncée morte plusieurs fois. Et, cycliquement, elle retrouve sa raison d’être, historique, qui est de contrecarrer la menace russe. Ici la difficulté est que Washington considère que l’Europe, le Canada, l’Islande, avant d’être des alliés, sont des clients, et remet en cause, idéologiquement, les valeurs qui étaient partagées. Au sommet, il y a donc une transformation mais la substance et le degré d’intégration subsistent.

[...]

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