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Thomas Gomart, historien : « Les Européens manquent de clairvoyance stratégique »

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interviewé par Victor Lefebvre dans

  Le JDD 

 
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ENTRETIEN. L’auteur de « Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux » (Tallandier) analyse les grands affrontements géopolitiques du moment. Selon lui, l’idée d’une « Europe puissance » est encore loin d’avoir fait ses preuves.

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Thomas Gomart, Ifri
Thomas Gomart, directeur de l'Ifri
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Le JDD. Votre livre propose une grille de lecture géopolitique au travers de plusieurs grands antagonismes : contre Ursula von der Leyen, contre , ou encore contre Ali Khamenei. Est-ce à dire que les relations internationales sont désormais structurées par le rapport de force et par lui seul ?

Thomas Gomart. L’objectif du livre est simple : incarner la géopolitique. Il s’agit de mieux comprendre la psychologie des dirigeants et de mesurer la portée de leurs décisions sur les facteurs structurels. Ce qui se modifie, c’est la relation entre rapports de droit et rapports de force que les Européens peinent à comprendre et à exploiter.

Les Européens n’ont-ils pas péché par naïveté en croyant aveuglément aux vertus du multilatéralisme, de la « fin de l’histoire », voire en l’idée même d’un « ordre mondial » dont on peine aujourd’hui à distinguer les contours ?

Il est facile de critiquer et l’Union européenne en oubliant de rappeler qu’elles ont été le cadre de sécurité et de prospérité d’un continent qui a tenté par deux fois de se suicider avec les deux guerres mondiales. On semble aussi oublier que le nationalisme conduit presque mécaniquement à la guerre. La construction européenne produit de la paix, ce qui n’est pas un mince exploit au regard de l’histoire européenne inscrite dans celle du capitalisme global. L’histoire de l’Europe, c’est aussi celle du commerce international. Pour ma part, je situe la rupture définitive avec la mondialisation naïve à l’annexion de la Crimée en 2014, événement complètement sous-estimé à l’époque.

Huit ans plus tard, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine fait perdre à l’Europe au sens large – Russie incluse – son principal avantage comparatif : sa stabilité stratégique. Le nouveau désordre mondial doit plus à Vladimir Poutine, et Xi Jinping qu’aux Européens, qui le subissent par manque de clairvoyance stratégique, de vigueur économique et de résolution politique. Comment ne pas constater la légèreté de notre débat politico-médiatique par rapport à la gravité des enjeux internationaux ? Quelle est la situation de l’Europe sur le plan stratégique ?

L’Europe subit trois pressions. Premièrement, la pression commerciale, technologique et militaire des États-Unis. Deuxièmement, la pression commerciale, industrielle et technologique de la Chine. Troisièmement, la pression militaire de la Russie. Cette situation conduit à la question suivante : comment se fait-il que 510 millions d’Européens comptent sur 340 millions d’Américains pour assurer leur sécurité face à 140 millions de Russes ?

Le tour d’horizon stratégique ne se limite évidemment pas à la menace russe, même si elle est aujourd’hui centrale. Il faut s’en prémunir tout en se préparant aux chocs qui ne manqueront pas de venir d’ailleurs. Cela implique que l’Europe produise immédiatement un effort de longue durée, notamment en matière de productivité et de réorganisation.

Vous affirmez que l’un des points aveugles du conflit en Ukraine se joue à une échelle géopolitique plus large. En quoi l’Ukraine constitue-t-elle un verrou stratégique continental ?

La Russie fait partie de ces quelques pays sur lesquels notre personnel politique, à droite comme à gauche, a toujours un avis. Comme pour la mondialisation jadis, il est souvent déconcertant de naïveté. Certains craignent plus un soutien résolu à l’Ukraine que son asservissement par la Russie. Ils semblent presque regretter de voir les Ukrainiens résister. Ce qui est nouveau, c’est la collusion idéologique entre la Maison-Blanche et le Kremlin qui a été l’avant-garde de la réaction à la mondialisation.

Fondamentalement, ni l’Ukraine ni la Russie n’ont réussi à s’adapter à la mondialisation, alors que les États-Unis de Donald Trump veulent la réorienter. Parallèlement, la guerre d’Ukraine marque tragiquement la rupture de l’équilibre des forces en Europe.

Elle a été au cœur des deux guerres mondiales car c’est le point de jonction entre le Heartland, le monde des steppes, et le Rimland, le monde des littoraux [en géopolitique, le Heartland, théorisé par le géographe britannique Halford John Mackinder en 1904, désigne le cœur continental eurasiatique. Le Rimland, formalisé par le politologue américain Nicholas Spykman au début des années 1940, désigne quant à lui toutes les zones côtières et densément peuplées qui bordent le Heartland, NDLR]. L’Ukraine est au cœur des « terres de sang » qui ont vu l’affrontement des totalitarismes nazi et soviétique. Nul ne peut désormais contester l’existence de l’identité ukrainienne.

Quelles seront selon vous les conséquences à long terme du conflit ukrainien ?

Cette guerre a tout d’un cancer foudroyant dont les métastases se répandent dans toute l’Europe. Le niveau de violence infligé aux deux corps sociaux aura des effets sur plusieurs décennies et oblige l’Europe à réarmer. La destruction méthodique de l’Ukraine se lit dans les chiffres : trois décès pour une naissance. Pour la Russie, les effets sont dissimulés par un pouvoir auquel la guerre est consubstantielle. Ses pertes sont estimées à plus d’un million d’hommes tués, blessés ou disparus en Ukraine. Certaines journées dépassent le millier de morts, soit des taux équivalents à ceux que nous avons connus lors de la Première Guerre mondiale. La Russie consomme ses soldats comme du petit bois. C’est un choix lourd de conséquences.

Vous explorez une confrontation plus surprenante, qui oppose le Vatican à la Silicon Valley. En quoi le Saint-Siège constitue-t-il une résistance face à la Tech ?

[...]

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