« Trump donne des arguments à toutes les puissances qui auraient des velléités impériales »
Malmenée par son allié transatlantique, l'Europe fait face à des questions difficiles sur son organisation et sa défense. Thierry de Montbrial, fondateur de la World Policy Conference qui se tient ce week-end à Chantilly et dont « Les Echos » sont partenaires, explique le glissement du multilatéralisme vers un club de puissances dominantes obligeant l'Europe à se repenser.
Dans un monde où le multilatéralisme s'efface au profit de blocs dominants, Thierry de Montbrial plaide pour une Europe plus unie et proactive, capable de garantir sa sécurité et de peser face aux grandes puissances, tout en respectant les identités nationales.
A l'approche de la 17e édition, ce week-end à Chantilly, de la World Policy Conference, qu'il a fondée, le président exécutif de l'Institut français des relations internationales nous éclaire sur les grands enjeux de la gouvernance mondiale.
A la façon dont l'administration Trump traite l'Europe, au-delà des aspects sécuritaires et économiques, s'ajoute une couche d'agression politique et morale puisqu'il veut choisir nos dirigeants. Comment répondre ?
Il y a deux aspects qu'il faut distinguer dans la politique étrangère de Trump. Le fait que l'Alliance atlantique n'ait plus la même signification qu'à l'époque de la guerre froide est, pour moi, une évidence. La Russie n'est pas l'URSS. Trump accentue brutalement une tendance.
Le deuxième aspect est le style. Parler sans retenue est un syndrome de toute-puissance, quand on se permet de dire n'importe quoi, d'insulter tout le monde et de s'ingérer dans les affaires intérieures des autres. Pareille attitude est contagieuse et donc dangereuse, et je crains qu'on ait du mal à revenir complètement en arrière.
Il y a plus que des mots puisqu'il y a eu une opération militaire au Venezuela, une guerre en Iran. Cela aussi a des conséquences ?
En se comportant systématiquement de la sorte, Trump donne des arguments à toutes les puissances dans ce monde qui auraient des velléités impériales. Notons que la Chine répond pour l'instant, en tout cas sur le plan diplomatique, avec beaucoup de prudence.
Mais les comportements que vous venez de décrire favorisent la tendance au morcellement du monde en blocs, ou tout au moins en zones d'influence, chacune dominée par une puissance ayant une inclination à l'hégémonisme. Cela soulève la question d'un glissement du multilatéralisme vers un club de puissances dominantes.
"Le droit international n'a jamais été violé d'une manière aussi systématique et avec autant d'arrogance."
Justement, dans ce contexte, quel avenir pour le multilatéralisme ?
Le multilatéralisme est une forme d'organisation qui repose sur le droit international, mais le droit international n'a jamais été violé d'une manière aussi systématique et avec autant d'arrogance. Cela conduit à des questions redoutables. Comment l'ONU s'adaptera-t-elle, et pour arriver à quoi ? Un nouveau multilatéralisme, à l'instar de « concerts des puissances » d'autrefois, peut-il émerger ?
Une nouvelle vague de la course aux armements est en route. Les remises en cause territoriales, pas seulement sur Taïwan, se banalisent. La violence s'intensifie dans les relations interétatiques. Toutefois la disparition de l'ONU me paraît très peu vraisemblable car sa prolongation, même sous une forme beaucoup moins ambitieuse qu'en 1945, demeure dans l'intérêt de tous les Etats.
Trump menace constamment de sortir de l'Otan…
L'Otan a survécu jusqu'ici parce qu'elle est, certes, une organisation militaire, mais surtout politique. Historiquement, la Communauté européenne, devenue l'Union européenne, lui est indissolublement liée. Pour les Américains, les institutions euro-atlantiques forment un tout dont ils sont les leaders. C'est ainsi qu'ils voyaient les choses depuis les années 1950, et ce n'était pas faux.
"La vraie question est de savoir si l'Union européenne, faute d'une unité suffisante, ne se morcellerait pas en cas d'effacement ou de disparition de l'Otan."
Aujourd'hui, le théâtre européen est devenu secondaire à leurs yeux. La vraie question est de savoir si l'Union européenne, faute d'une unité suffisante, ne se morcellerait pas en cas d'effacement ou de disparition de l'Otan.
Les responsables politiques européens évoquent pourtant un pilier européen de l'Otan ?
On en parlait déjà en ces termes à l'époque de Kennedy. Mais le pilier européen n'a jamais dépassé le stade des bonnes intentions. Comme pour les rapports Draghi et Letta d'il y a deux ans sur l'économie européenne. L'objectif d'une défense européenne pose des problèmes fondamentaux, par exemple sur le plan industriel.
La question de l'avion de combat du futur montre que les velléités stratégiques et les intérêts industriels s'accordent difficilement. L'Allemagne se voit manifestement comme la puissance industrielle dominante dans le réarmement. La Pologne, qui, elle aussi, a un sens très aigu de ses intérêts, est en train de constituer une armée qui sera peut-être l'une des plus importantes en Europe. Ce sont là, d'abord, des démarches nationales.
Au-delà de l'aspect industriel, il y a une réflexion sur la défense européenne à l'heure où les Etats-Unis ne semblent plus être un partenaire fiable ?
Qu'entend-on par défense de l'Europe ? C'est une question embarrassante, mais qu'on doit se poser. Cela a-t-il un sens de raisonner aujourd'hui comme si l'Union européenne était un tout, équivalant à une vraie nation ? C'est l'interrogation fondamentale.
Ou bien la réponse est vraiment oui et, à ce moment-là, cela veut dire que le destin des Espagnols, des Italiens et des Français se joue effectivement dans les pays baltes. Ou alors, il faut avoir la lucidité de raisonner explicitement en termes de construction d'une alliance classique mais forte entre pays européens qui, chacun, ont leurs propres intérêts nationaux. Le risque américain oblige à mettre les points sur les i.
Est-ce que l'alliance de puissances moyennes apporte un élément de réponse, en s'organisant pour donner des garanties de sécurité à l'Ukraine ou protéger le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz ?
Cela peut être le cas, éventuellement en coopération avec certains pays à l'extérieur de l'Europe. Dans le cas du détroit d'Ormuz, la France est une puissance navale qui pourrait contribuer à des garanties de sécurité le moment venu. D'ailleurs, la participation à des coalitions de volontaires peut être un élément de réponse à la question du « burden sharing » [«partage du fardeau », NDLR] avec les Etats-Unis.
Plutôt que de payer un protecteur, on peut prendre en charge certains aspects d'une défense commune. Mais encore faut-il reposer sur une économie forte. Une France qui continuerait de ne pas prendre à bras-le-corps ses problèmes économiques et sociaux fondamentaux finirait par devenir incapable de contribuer à une quelconque alliance.
Quel est votre pronostic pour la guerre en Ukraine ?
Elle semble s'enliser et pourrait même durer des années. Les Russes se sont mis dans une posture de long terme et les Ukrainiens résistent d'une manière impressionnante. Il finira par leur manquer des combattants, d'abord en Ukraine. Trump se désintéresse actuellement de la question.
Notons aussi que, aujourd'hui, les guerres ne se déclarent plus et ne se concluent plus par des traités. Peut-être y aura-t-il un cessez-le-feu, comme entre les deux Corées, depuis l'armistice du 27 juillet 1953.
La nation ukrainienne s'est forgée ou ressourcée avec cette guerre et disposera probablement de frontières, mais pas celles de 1991. Cette Ukraine sera partie prenante de l'organisation future de la sécurité européenne. L'Union européenne vers laquelle on tend sera délimitée par la Biélorussie, la Russie et la Turquie.
Comment voyez-vous évoluer cette organisation européenne ?
J'ai la conviction que l'Union européenne, vouée à être encore très élargie, devra, pour survivre, être réformée en profondeur. Au stade où nous en sommes, politiquement, nous devrons aller jusqu'au bout de l'idée de l'élargissement, et donc intégrer l'Ukraine et les Balkans.
"Le modèle européen s'éloigne d'une fédération. Je verrais plutôt une confédération."
On ne peut tergiverser indéfiniment. L'UE a progressivement changé de nature avec les élargissements successifs vers l'est. Cela nous obligera à reconnaître explicitement que le modèle européen s'éloigne d'une fédération. Je verrais plutôt une confédération.
Que serait cette confédération selon vous ?
Je conçois le concept de confédération comme une association d'Etats avec des coopérations notamment économiques et sécuritaires fortes, mais qui ne remettent pas en question les identités nationales. La confédération ainsi entendue implique la notion d'alliance. Il faut redonner aux Etats des marges de liberté pour que chacun se trouve à l'aise avec ses aspirations nationales tout en voulant construire une vraie alliance avec ses partenaires. Une alliance qui engage davantage que le simple article 42.7 du traité de Lisbonne portant sur l'assistance mutuelle entre les Etats.
Je verrais assez bien une alliance repensée à l'image de l'Otan. On pourrait l'appeler, par exemple, « l'organisation du traité de l'alliance européenne ». Outre la défense, on pourrait renforcer la cohérence en matière de coopération industrielle, d'armement, etc. Une telle alliance ne serait d'ailleurs pas incompatible avec des coalitions de volontaires incluant des éléments extérieurs.
On pourrait aussi donner davantage de substance à la Communauté politique européenne d'Emmanuel Macron. L'idée d'une Europe à géométrie variable est d'ailleurs ancienne, elle était déjà très discutée dans les années 1990.
> Interview parue dans Les Echos
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