01
déc
2011
Publications Editoriaux de l'Ifri
John SMITH*

Elections législatives et présidentielles en RDC : quels enjeux ? L'Afrique en questions, n° 9, décembre 2011

Le 28 novembre 2011, la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) organisait les élections législatives et présidentielles en République démocratique. Quelques 18 000 candidats se disputaient les 500 postes de députés nationaux alors que 11 candidats s'affrontaient pour être élus président de la République pour les cinq prochaines années.

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L'importance du nombre de candidats - 360 concurrents en moyenne pour chaque poste de député -peut à elle seule souligner les enjeux soulevés par ces élections. Les analystes s'inquiètent du climat politique autour des élections présidentielles et de la violence potentielle qu'elles pourraient générer. Pour comprendre ce qui se joue ou pourrait se jouer autour de ces consultations populaires, il convient de replacer ces élections dans une durée plus longue, en remontant aux élections générales de 2006. Ces élections clôturaient une transition faisant suite à un accord de paix de partage de pouvoir entre belligérants et acteurs politiques. Tout le monde garde à l'esprit les violences post-électorales qui ont touché la ville de Kinshasa en mars 2007 lorsque l'armée a affronté la « garde » de Jean-Pierre Bemba, challenger de Joseph Kabila et finaliste malheureux des présidentielles de 2006. Les cas du Kenya ou de la Côte d'Ivoire nourrissent également cette crainte de violence. Pourtant, beaucoup de choses ont changé depuis 2006 et le scénario congolais dépendra de ces changements.

Qu'est-ce qui a changé depuis 2006 ?

Depuis 2007, Jean-Pierre Bemba est incarcéré à la Cour Pénale Internationale à La Haye pour son rôle de chef militaire d'un groupe armé dont les troupes se sont illustrées par leurs abus et violations des droits humains commis en Centrafrique entre 2001 et 2002. Sa « garde », qui s'est opposée en mai 2007 à l'armée dans la ville de Kinshasa, a été démantelée. Le parti de Bemba est plus qu'affaibli par l'absence de son leader et les dissensions internes.

À l'Est, sur les fronts militaires, l'arrestation du général rebelle Laurent Nkunda par le Rwanda, les accords de Goma entre le gouvernement et différents groupes militaro-politiques et la normalisation progressive des relations rwando-congolaises ont éliminé le risque de combats à proprement parler. En revanche, les opérations militaires conjointes rwando-congolaises et ougando-congolaises contre les rebelles rwandais du Front Démocratique de Libération du Rwanda (FDLR) d'un côté et la rébellion ougandaise de l'Armée de Libération du Seigneur (LRA) de l'autre, ont dispersé ces rebelles sur une grande étendue du territoire, depuis la province orientale jusqu'à l'entrée du Katanga. Cette dispersion a eu pour conséquence de créer plusieurs poches d'insécurité dans des territoires isolés, à la merci de ces rebelles errants, en particulier dans des montagnes ou dans des zones enclavées.

Sur le plan politique, la révision de la constitution a, en optant pour des élections à tour unique, instituée la possibilité d'avoir un président élu avec un faible pourcentage de voix, moins de 50 % par exemple, n'ayant pas été élu par la majorité des Congolais.

S'agissant de la dynamique gouvernementale, l'alliance constituée par de nombreux partis autour de Joseph Kabila a difficilement résisté aux ambitions des uns et des autres. Ainsi, le président de l'Assemblée Nationale, Vital Kamerhe, l'une des grandes personnalités politiques du pays, a été contraint à la démission en raison de son opposition au Chef de l'État sur le sujet des opérations militaires rwando-congolaises de démantèlement de la rébellion FDLR dans le Kivu. Vital Kamerhe, ancien directeur de campagne de Joseph Kabila en 2006, a ainsi créé son propre parti politique - l'Union Nationale Congolaise (UNC) - et s'est présenté aux élections présidentielles de 2011 contre Joseph Kabila.

Par ailleurs, Étienne Tshisekedi, vieil opposant bientôt octogénaire qui s'est marginalisé en boycottant le processus électoral de 2006 et en appelant les militants de son parti à faire de même, est revenu dans la compétition politique à l'occasion des élections de 2011, après avoir compris son erreur. Ce retour a perturbé la configuration de 2006 où le paysage politique avait été coupé en deux lors du second tour des présidentielles : l'Est acquis à Joseph Kabila et l'Ouest à Jean-Pierre Bemba. Le report des voix du Parti lumumbiste unifié (PALU) de l'octogénaire Antoine Gizenga, qui contrôlait une partie de l'Ouest (Bandundu) et de la ville de Kinshasa, a permis à Joseph Kabila de l'emporter sur Jean-Pierre Bemba. Cette alliance Kabila-Gizenga a été le socle du quinquennat politique de Joseph Kabila.

Etienne Tshisekedi, qui avait soutenu Jean-Pierre Bemba en 2006, retrouve une population majoritairement jeune qui lui était acquise dès le début de la démocratisation. Il regagne aussi les deux Kasaï, son fief, qui avait majoritairement boycotté l'enrôlement et les élections.

Mais dans ce grand jeu à deux, Joseph Kabila et Etienne Tshisekedi doivent compter avec l'émergence de Vital Kamhere, originaire du Sud Kivu, qui devrait logiquement grignoter des voix à l'Est et dans toutes les provinces. Sa jeunesse, son passé de président de l'Assemblée nationale, qui lui permet de maîtriser la cartographie politique nationale, et sa capacité à s'exprimer dans toutes les langues du pays constituent autant d'atouts à ne pas négliger. Mais suffiront-ils ?

Stratégies des acteurs politiques

Que comprendre par ce chiffre de 18 000 candidats parlementaires ? Traduit-il un engouement pour la démocratisation ? Pas nécessairement. On peut y lire une « stratégie de la métastase » du parti dominant, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), qui se démultiplie en minuscules partis et en candidatures indépendantes. Cette stratégie permet de placer de nombreuses personnalités proches du régime et ainsi d'assurer à Joseph Kabila un groupe parlementaire. Par ailleurs, ce chiffre peut être analysé comme la recherche par ces candidats de l'accession à un emploi sûr et bien payé pendant cinq ans, avec de nombreux avantages aussi bien financiers qu'en nature. Les énormes émoluments des parlementaires sortants ont motivé ces nombreuses candidatures, parmi lesquels on voit apparaître des chômeurs.

On peut aussi y voir une stratégie de captation des fonds destinés à la campagne électorale afin d'accumuler un capital à investir ailleurs qu'en politique. En effet, en 2006, les candidats à la députation favorables à Joseph Kabila qui cherchait à légitimer son pouvoir, avaient été financés afin de constituer des bases et des alliances

Enfin, de nombreux jeunes se sont présentés pour « changer les choses » et en découdre avec les pratiques politiques qu'ils ont désapprouvées. Ils ont en effet été scandalisés par le comportement et les caprices des députés sortants qui ont voté des modifications de la constitution, telle que le passage aux élections présidentielles à un tour.

Si l'engouement pour les candidatures fut incontestable, il a été stupéfiant de constater la patience et l'affluence des électeurs en dépit de la désorganisation dans plusieurs centres de vote et des intempéries, alors que certains prédisaient un désintérêt populaire pour ces élections. Des individualités influentes (hommes d'affaires, politiciens, artistes, etc.) avaient reçu en 2006 des fonds pour mobiliser, grâce à leur notoriété, leur fief et leurs cercles d'influence, afin de perturber l'opposition et, surtout, de constituer une base d'appui à Joseph Kabila. Par contraste, les candidats de 2011 n'ont reçu que la modique somme de 500 dollars américains chacun Ceci est aussi un changement.

L'alternance aura-t-elle lieu ?

La modification de la constitution afin d'adopter les élections présidentielles à un tour a été analysée comme une tentative du régime de garantir la réélection de Joseph Kabila face à une opposition désunie. Si tel a été l'objectif, Joseph Kabila pourrait bien l'atteindre car les candidats n'ont pas été capables de s'unir pour s'opposer à lui. Les candidats concourant en ordre dispersé, on risque d'être confronté à une dispersion des voix, favorable à Kabila. Par ailleurs, faute de programme clair et cohérent, l'opposition formule des promesses d'amélioration du bien-être congolais... mais peine à convaincre sur sa méthodologie et surtout sur la manière dont ladite amélioration pourrait être financée ou mise en œuvre.

Lors de l'enrôlement des électeurs, il a été prévu que les partis politiques soient présents dans les bureaux afin de garantir la transparence des opérations. Déployer des témoins implique de les rémunérer tout au long du processus. Tout en dénonçant les fraudes, ces partis n'ont pas les moyens de déployer et de rémunérer des témoins qui pourraient contribuer à décourager toute forme de tricherie. Ainsi se pose la question de l'économie de la démocratie africaine, avec une classe politique qui ne vit que des fonds publics ou de l'aide étrangère (pas si sûre en ces temps de crise internationale et de rigueur) et qui n'a pas imaginé de modèle économique pour le fonctionnement et l'efficacité des partis. La conséquence de cette démocratie du pauvre est que le pouvoir, disposant des fonds publics, se permet de créer ou d'entretenir des partis satellites au sein de l'opposition pour la déstabiliser et réduire ses chances de remporter.

Que de défis à relever...

Le calendrier électoral arrêté au tout début de l'année 2011 prévoyait la tenue des élections présidentielles et législatives le 28 novembre 2011. Cet agenda soulevait la question des capacités logistiques et techniques dont disposerait la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), organe chargé de l'organisation des élections, pour respecter le calendrier très serré et tenir des élections respectables et non bâclées. Ces interrogations sont dues à de nombreux défis.

  • Des défis politiques d'abord. On vient de le voir, la configuration de 2011 ne correspond pas à celle de 2006. Cela suggère que la CENI doit faire face à des Congolais souvent très politisés, plus exigeants, très vigilants sur le processus électoral et désireux d'asseoir une vraie démocratie avec des élus qu'ils auront choisis.
  • Des défis de souveraineté ensuite. La RDC organise ces élections sans l'omniprésence de la « communauté internationale » qui avait porté à bout de bras celles de 2006. Elle souhaite s'approprier ce processus et démontrer qu'elle est capable de se prendre en charge dans une situation de post-conflit bien engagée mais encore fragile. Les bailleurs de fonds en retrait se contentent d'observer alors que les ONG internationales n'ont pas arrêté d'émettre des alarmes sur les dérapages ou le risque de violence. La CENI doit démontrer, à l'occasion de ces secondes élections multipartites, que la RDC prend désormais son destin politique en main.
  • Des défis logistiques liés à l'immensité du territoire congolais - soit 2345.000km2 - sur lequel répartir des dizaines de milliers de bureaux de vote, mais aussi liés à la fabrication du matériel électoral en Chine ou en Afrique du Sud, au respect des délais de livraison, à son transport et à son déploiement dans les bureaux de vote.
  • Des défis sécuritaires. En raison de la présence des groupes armés (LRA, FDLR, Maï-Maï, etc.) non seulement dans les provinces du Kivu et dans l'Ituri, ce qui pourrait perturber les opérations de vote, mais également au sein des populations, parmi les militants des partis politiques et supporters de différents candidats à la présidentielle. Les violences entre supporters de Kabila, de Tshikedi ou de Kamerhe ainsi que des bavures policières ont émaillé la campagne électorale ainsi que les élections, occasionnant des pertes en vies humaines.
  • Le dernier défi sera celui de l'acceptation ou du refus des résultats par les candidats, en particulier Joseph Kabila et Etienne Tshisekedi, les deux candidats qui sortent du lot. Si la contestation est un droit, on redoute que celle-ci se passe dans la violence. Car avant même la tenue des élections, Tshisekedi s'était auto-proclamé populaire et président élu. Ce qui a suscité l'émoi. Après les élections et avant même la fin de la compilation et la proclamation des résultats finaux, les camps de deux candidats proclament déjà la victoire de leur champion respectif.

Voilà autant d'enjeux et de défis internes. Il reste des enjeux liés aux acteurs internationaux et présents sur la scène politique congolaise : les États-Unis, l'Union Européenne, la France, la Belgique, la Grande-Bretagne ainsi que la Banque mondiale et le FMI, plus en retrait mais non moins actifs.

Ayant le privilège d'observer ces élections, j'éprouve, tout en déplorant une grande désorganisation dans certains centres mais en reconnaissant l'ordre et l'organisation dans la plupart d'entre eux, un grand respect pour les membres de la CENI qui, avec beaucoup d'abnégation et de patience, ont pris très au sérieux leur rôle de présidents, d'assesseurs et de secrétaires de bureaux de vote. Les témoins des partis politiques ou des candidats ainsi que les observateurs nationaux et internationaux ont joué un rôle clé dans la tenue d'élections correctes là où le matériel a été déployé à temps, où les bureaux ont ouvert à l'heure et où les listes ont été bien affichées. Quant aux électeurs, très nombreux, bravant la chaleur et la pluie, ils ont tenu à voter. C'est par la force de la volonté de ces individus que la démocratie s'est mise en route.

Il aura manqué deux facteurs déterminants pour assurer les élections pacifiées souhaitées par la CENI, les acteurs politiques, la communauté internationale et la société civile congolaise : d'abord, du personnel d'orientation pour guider les électeurs perdus, désorientés et ne trouvant pas leur nom sur les listes. Ceci aurait évité le chaos observé dans certains centres, la désinformation et les rumeurs. Il aurait en outre fallu une chaîne de communication efficace de la CENI pour informer en temps réel des décisions prises la veille ou l'avant-veille du scrutin pour assurer la fluidité des élections. Le risque est que la confusion et la désorganisation constatées ici et là puissent être analysées comme des tentatives de fraude. Ce qui n'est pas nécessairement vrai.

*John Smith est le pseudonyme d'un expert de la RDC.

 

Elections législatives et présidentielles en RDC : quels enjeux ?
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