La politique de défense de l’Allemagne : un tournant historique ?
La guerre en Ukraine a produit à Berlin un brutal réveil. Le militaire pesait, et l'Allemagne avait laissé les capacités de ses armées se déliter, se dissoudre au profit d'un rêve d'harmonie russo-germanique appuyé sur les seules relations économiques. Les décisions du chancelier Scholz visant à la reconstruction de la défense allemande sont spectaculaires, mais elles devront s'inscrire dans la durée et dans une vision stratégique globale du rôle de l'Allemagne et des besoins militaires européens.
Face à l’invasion de l’Ukraine, l’Allemagne a amorcé une mue spectaculaire, abandonnant sa « culture de la retenue » pour décider d’augmenter substantiellement ses dépenses de défense. Berlin a même renoncé à ses principes en matière d’exportation d’armements dans des pays en guerre, annonçant l’envoi de milliers d’armes antichars et antiaériennes à Kiev, puis de chars et de lance-roquettes multiples.
Ce tournant – les Allemands parlent de Zeitenwende – marque la double fin d’une illusion (prolonger l’Ostpolitik sur fond de partenariat énergétique avec Moscou) et d’un jeu de rôle (se réconcilier avec l’histoire et les Européens comme puissance résolument « civile »). Fondé sur le refus de considérer la force comme un des piliers de toute politique étrangère, le concept de « puissance civile » a fini par miner la force militaire allemande et la contribution de Berlin à l’effort de défense occidental, affaiblissant donc fortement la capacité des Européens à se défendre sans le concours des États-Unis. La réduction des dépenses de défense allemandes avait été drastique : d’environ 60 milliards de dollars en 1990 à près de 45 milliards de dollars en 2010, soit 1,2 % du produit intérieur brut (PIB).
À la veille de l’intervention russe, l’Allemagne s’était certes déclarée « totalement solidaire » de l’Ukraine. Mais, dans la pratique, les dirigeants allemands insistaient surtout sur ce qu’ils ne feraient pas si une agression russe – impensable – se concrétisait. La ministre de la Défense Christine Lambrecht mettait en garde contre tout lien entre Nord Stream 2 et les « différends avec Moscou sur l’Ukraine ». Le secrétaire général du Parti social-démocrate (SPD) Kevin Kühnert rejetait toute idée de renonciation à Nord Stream 2. Le chef de l’opposition chrétienne-démocrate (CDU) Friedrich Merz plaidait contre l’exclusion de la Russie des systèmes de paiement internationaux SWIFT. Son homologue de l’Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) Markus Söder croyait bon d’affirmer encore en janvier que Poutine n’était pas un ennemi de l’Europe. La ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock rejetait les appels à livrer des armes allemandes à l’Ukraine : « la position restrictive de l’Allemagne est bien connue et ancrée dans l’histoire ». Berlin continuait d’ailleurs à bloquer l’exportation d’armes de fabrication allemande par des pays tiers (comme l’Estonie) vers l’Ukraine, qu’elle entendait toutefois soutenir par l’envoi de… 5 000 casques ainsi que d’un hôpital militaire. [...]
PLAN
- Le programme de modernisation : ampleur et limites
- Un tournant à inscrire dans la durée
- Quelle stratégie de sécurité nationale pour l’Allemagne ? - Allemagne–Russie : une rupture consommée
Hans Stark est professeur de civilisation allemande contemporaine à Sorbonne Université et conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Ifri.
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