Les États au Moyen-Orient : crise et retour
Les révolutions arabes ont frappé des États dysfonctionnels qui se maintenaient basés sur l’usage récurrent de la violence. Mais elles ont aussi produit des réformes dans ceux qui ont tenu, et la redécouverte des vertus des États efficaces dans les pays ayant entrepris une transition démocratique, sans parler des revendications d’États des minorités. Les Occidentaux sont mal préparés à cette revitalisation d’une demande d’État qui passera par l’émergence des sociétés civiles et comporte encore bien des inconnues.
L’analyse de la faiblesse des États en Afrique du Nord et au Moyen-Orient occupe en continu les politologues pratiquement depuis leur création, sur les ruines de l’empire ottoman et après l’échec des colonisations européennes. Le constat est généralement celui d’États faibles, pourtant paradoxalement qualifiés de « forts », et qu’il faudrait en réalité plutôt qualifier de « durs ». Cette dureté étant celle de régimes établis, en l’absence d’alternance démocratique, comme propriétaires exclusifs et intransigeants d’institutions qui exercent le monopole de la force sur le territoire – soit la classique définition wébérienne de l’État.
Des régimes durs pour des États faibles, qui s’avèrent incapables d’exercer efficacement d’autres missions que la sécurité, interprétée de façon toujours plus large. Les révoltes des printemps arabes, dirigées à partir de 2011 contre ces régimes sont parfois parvenues à les déboulonner (Tunisie, Égypte), ou les ont a minima fragilisés (Irak) ou ailleurs inquiétés (monarchies dans leur ensemble : pays du Golfe, Jordanie, Maroc). Elles ont, du même coup, rappelé les imperfections chroniques de ces États, et fait craindre leur effondrement. Dans plusieurs pays, les affrontements ont effectivement dégénéré en guerres civiles menaçant l’existence même des États (Libye, Syrie, Yémen) ; les institutions de la Turquie, censément très solides, subissent aussi directement l’onde de choc du chaos arabe ; l’Iran, qui semblait dans cette conjoncture presque pouvoir prétendre au titre de seul État stable du Moyen-Orient, a été rattrapé par la contestation fin 2017.
L’horizon apocalyptique des nouveaux conflits – le discours religieux étant fortement mis à contribution pour soutenir l’entreprise de destruction des institutions – désamorce trop souvent la raison. Pourtant, l’acharnement de certains acteurs contre les États dans leur forme actuelle, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient –, vise d’abord à les retailler – territorialement, institutionnellement –, ou à les réformer, voire en réclamer de nouveaux : l’État connaît dans la région une vie nouvelle, même si elle est mouvementée. […]
PLAN
- Fin de cycle pour des États imparfaits
- Des dysfonctionnements largement documentés
- Une dynamique de détérioration structurelle
- L’habitude de l’État dégradé - Persistance et désir d’État au Moyen-Orient
- L’imaginaire de l’État et de ses traces
- La révolution a-t-elle fait reculer ou avancer l’État ?
- Une demande de nouveaux États - Un effet de panique à l’Ouest
- La confusion du diagnostic
- De l’effet miroir à l’effet en retour
- Le conservatisme comme responsabilité - Des transitions risquées
Dorothée Schmid est chercheur et responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l’Ifri.
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