La Première Guerre mondiale : une rupture dans l'évolution de l'ordre européen
Parce qu'elle entraîna une rupture profonde avec l'ordre ancien, la Première Guerre mondiale apparaît encore aujourd'hui comme la véritable « matrice du XXe siècle ». Rompant avec le concert européen, qui reposait largement sur la défense concertée des intérêts des grandes puissances et sur la volonté de préserver l'équilibre des forces en Europe, la guerre de 1914-1918 et les traités qui en découlèrent prirent une tournure idéologique et prétendirent imposer un ordre international nouveau. Celui-ci se fondit sur des principes novateurs : sécurité collective, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, souveraineté de tous les Etats, y compris des « petits », exigence libérale et démocratique, enfin, dans le domaine économique et politique. L'échec flagrant de ce système, dont la Seconde Guerre mondiale sonna le glas, n'a pourtant pas cessé depuis de traverser l'histoire du siècle qui s'achève.
D'une certaine façon, la Première Guerre mondiale fut la matrice du XXe siècle. Pour la première fois, en effet, le monde eut affaire à une guerre totale, utilisant ensemble des ressources nationales, mettant la science et la technique directement au service du conflit, et accroissant de façon considérable le rôle des États dans tous les domaines. Pour la première fois, également, une guerre européenne faisait intervenir des acteurs non européens de poids, comme les États-Unis et le Japon, ce qui laissait présager une redistribution à l'échelle mondiale des pôles de puissance et l'ascension de l'Amérique. Mais, à côté de cette forme de mondialisation politico- stratégique, la guerre introduisit aussi un premier germe de déclin dans les empires coloniaux européens et, donc, dans la domination mondiale de l'Europe. Sans parler de ses conséquences économiques, ni de celles qu'elle eut dans la vie intellectuelle, morale, culturelle et artistique européenne, et plus généralement pour la conscience optimiste que les Européens avaient d'eux-mêmes. Très tôt ressentie par beaucoup comme une guerre civile et comme une forme de suicide collectif, la Grande Guerre fut encore à l'origine, par réaction, d'un mouvement d'union européenne, et ce dès les années 20. Mais je voudrais surtout insister sur la rupture que ce conflit et ses suites représentèrent pour le système international européen : avant 1914-1918, en effet, les guerres européennes n'avaient éclaté ni ne s'étaient déroulées de cette façon ; elles n'avaient pas poursuivi les mêmes objectifs et n'avaient pas, surtout, débouché sur le même type de paix. Tout cela eut des conséquences peut-être moins connues, mais dont les effets, eux aussi, sont encore aujourd'hui bien présents.
La rupture du concert européen en 1914 et ses causes
Si la Grande Guerre marqua une rupture dans le système européen, elle fut aussi la conséquence du profond glissement tectonique qui l'avait précédée. Depuis les traités de Vienne de 1815, on avait réussi à empêcher que les différents conflits (en particulier les conflits balkaniques ou les guerres de l'unité italienne ou allemande) ne dégénèrent en grande guerre européenne. Cette réussite était liée au fonctionnement d'une structure informelle mais codifiée : le concert européen. Celui-ci reposait sur le principe que toutes les grandes questions européennes devaient être traitées en commun par les grandes puissances, au moyen des relations diplomatiques permanentes bilatérales, mais aussi, de façon multilatérale, par des conférences d'ambassadeurs ou des congrès, à l'exemple du Congrès de Vienne de 1815. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- La rupture du concert européen en 1914 et ses causes
- La Première Guerre mondiale en rupture avec les conflits européens traditionnels
- Une paix d'un type nouveau
- Mais une paix manquée
- Un échec dont les conséquences sont toujours présentes
Georges-Henri Soutou est professeur à l’université Paris IV (Sorbonne).
Contenu disponible en :
Régions et thématiques
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Téléchargez l'analyse complète
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
La Première Guerre mondiale : une rupture dans l'évolution de l'ordre européen
En savoir plus
Découvrir toutes nos analysesEssequibo : une vieille plaie entre Venezuela et Guyana
Héritage de la décolonisation et d’une longue bataille juridique, la querelle de l’Essequibo – territoire guyanais revendiqué par Caracas – est désormais portée devant la Cour internationale de justice. Mais cette Cour ne s’est prononcée que sur sa propre compétence, que lui déniait le Venezuela. Ce sont toutes les procédures de règlement, amiables ou judiciaires, des dissensions internationales prévues par la Charte de l’ONU qui sont convoquées autour de ce cas d’espèce.
Philanthropes sans frontières : la générosité privée au secours du monde ?
Acteurs traditionnellement discrets, les mécènes et fondations privées influencent le système international depuis plus d’un siècle. Leur visibilité s’est accrue et leur rôle géopolitique s’affirme, tandis que se mêlent dans leurs élans de générosité une sincérité non feinte et des intérêts adroitement calculés. Les crises et catastrophes récentes suscitent des dons sans précédent qui ne viennent pas uniquement des grandes fondations et donateurs occidentaux. Le paysage de la philanthropie est en pleine effervescence.
Les États-Unis de Trump et la guerre du Haut-Karabagh
L’administration Trump, accaparée par les élections présidentielles, est restée pour l’essentiel en retrait, en dépit d’efforts ponctuels. Ce retrait relatif, sur fond d’activisme en faveur d’un camp ou de l’autre, de nombreux acteurs institutionnels et non-institutionnels à Washington, a laissé le champ libre à la Turquie et à la Russie. Au final, Moscou a obtenu seule un cessez-le-feu, qui matérialise son influence mais aussi d’importantes avancées territoriales azéries et diplomatiques turques.
Que peuvent faire les Nations unies au XXIe siècle ?
Après le printemps des années 1990, l’ONU connaît un temps de reflux : retrait des Occidentaux des Opérations de maintien de la paix, minage de l’Organisation par les États-Unis, retour aux vétos au Conseil de sécurité… Sa réforme paraît aujourd’hui à la fois nécessaire pour l’adapter aux mutations du monde, et improbable, au moins pour la composition du Conseil de sécurité. Elle demeure le seul espace de dialogue universel pour des questions comme l’environnement ou les droits de l’homme.