L’ASEAN : défis relevés, défis à venir
En août 2017, l’ASEAN fête ses cinquante ans. Passée de cinq membres fondateurs à six puis sept, puis neuf et dix membres, l’Association des nations d’Asie du Sud-Est a su accompagner le développement de ses membres en évitant les écueils de la guerre froide, en valorisant les potentialités de la mondialisation, puis en relevant le défi de la montée en puissance chinoise. Elle apparaît aujourd’hui comme une institution régionale nécessaire, en dépit de l’originalité de son parcours et de ses procédures.
La caractéristique la plus frappante de cette trajectoire originale est la persévérance avec laquelle les fondateurs ont maintenu le cap sur ce qui leur paraissait essentiel en août 1967 : la pacification de la région, la stabilisation des régimes politiques, le développement économique et les progrès sociaux, une exposition diplomatique reconnue. En dépit de tensions réelles entre les États membres (conflits territoriaux, intérêts contraires…), les conflits n’ont pas dégénéré, ni même gêné la croissance. Il s’agit là de succès indéniables, même si les contorsions – notamment politiques et sociales – ont eu des effets durables.
La stabilisation de la région a permis le développement économique de chacun des pays sans favoriser mécaniquement les échanges régionaux, qui plafonnent à 24 % du commerce des États membres en 2016 selon le secrétariat de l’ASEAN : ils ne sont donc essentiels à aucun membre, à l’exception de Singapour, plaque tournante de la région. Une éventuelle intégration aurait pu contrarier l’alliance implicite entre les dirigeants et les oligopoles économiques. Encore aujourd’hui, ceux-ci restent puissants dans chacun des États membres, et les mécanismes de surveillance et d’encadrement régionaux sont peu contraignants.
Le principe fondateur de l’ASEAN – le respect de la souveraineté nationale – n’a jamais été remis en question. Quelques accommodements ont pu être proposés, mais aucun membre n’a transigé avec le pouvoir régalien. D’où les critiques régulières, voire les incompréhensions, opposées à l’Association, notamment quand on la compare à l’Union européenne. Aujourd’hui, experts et diplomates sont plus nuancés, et admettent que l’aspect informel et les pratiques d’évitement de l’ASEAN font aussi sa force, et expliquent en partie sa pérennité. Ainsi la Communauté mise en place en décembre 2015 pour « assurer la paix durable, la sécurité et la résistance d’une région ouverte sur le monde, aux économies dynamiques, compétitives et fortement intégrées au sein d’une Communauté inclusive, fondée sur un sens aigu du vivre ensemble et une identité commune », surprend-elle à la fois par ses objectifs ambitieux et par des instruments paraissant à première vue insuffisants pour les soutenir. Organisée autour de trois piliers – économique, politique et sécuritaire, et socio-culturel –, cette Communauté emblématique est un pur produit de « l’esprit ASEAN », interface modérateur qui valorise les instruments consensuels. [...]
Sophie Boisseau du Rocher est Chercheur associé au Centre Asie de l’Ifri.
Françoise Nicolas est Directeur du Centre Asie de l’Ifri.
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