Le crépuscule de l'universel
Au XIXe siècle, les Occidentaux avaient donné des motifs idéologiques à leurs colonisations : déployer les Lumières sur toute la Terre. Ce projet a été reçu favorablement jusqu’à la seconde moitié du xxe siècle. Depuis une vingtaine d’années, il rencontre une hostilité nouvelle. Les « valeurs universelles » prônées par l’Occident sont aujourd’hui perçues – en Chine, en Russie et en Turquie notamment – comme une forme d’impérialisme appelée à être combattue.
Après la saison révolutionnaire, autrement dit pendant deux siècles, la culture occidentale a revendiqué son statut universel pour s’étendre sur toute la Terre. Nos conquêtes se donnaient des allures de mission, dans le sillage de notre tradition – depuis Périclès apportant la démocratie aux villes sujettes, jusqu’aux Chrétiens menant la croisade au nom de la Vérité. Les droits de l’homme représentaient le nouveau discours prosélyte, porté par ses apôtres. Et le message passait. Après Pierre le Grand occidentalisant de force la Russie, on vit le Japon ou la Turquie en faire autant. L’ensemble des cultures extérieures, en l’espace de deux siècles, non seulement s’occidentalisait plus ou moins volontairement, mais bien souvent revendiquait nos principes et vocables.
Tous les régimes, y compris les plus autocratiques, s’affichaient « démocrates ». Les gouvernants occidentaux en tournée pour distribuer des leçons de droits de l’homme, se voyaient accueillis par des protestations de bonne tenue démocratique. Le sentiment général d’une sorte de vertu attachée à la culture occidentale, venait de l’idée de progrès. Tous désiraient être « modernes ». Même l’histoire en était relue. Peut-être par diplomatie davantage que par convictions, à l’époque de la Déclaration de 1948 les Chinois avaient été jusqu’à se targuer d’avoir fait partie, au XVIIIe siècle, des initiateurs des Lumières.
Tout cela était vrai jusqu’au tournant du siècle. Depuis à peine une vingtaine d’années, la réception du message occidental a changé. Et cela, sur tous les continents : en Chine et chez plusieurs de ses voisins, dans une grande partie des pays musulmans, en Russie. La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage. [...]
PLAN DE L’ARTICLE
- Universalisme et impérialisme occidental
- Holisme contre individualisme
- Mandarinat méritocratique contre démocratie occidentale
Chantal Delsol est professeur émérite de philosophie politique et membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Elle a publié de nombreux ouvrages dont La Haine du monde. Totalitarismes et postmodernité, Paris, éditions du Cerf, 2016.
Article publié dans Politique étrangère, vol. 84, n° 1, printemps 2019
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