Le Japon : nouvel acteur stratégique dans l'Indo-Pacifique
Confronté à un triple front autoritaire et nucléaire incarné par la Chine, la Russie et la Corée du Nord, ainsi qu’aux atermoiements de son allié américain, le Japon accélère la normalisation de sa posture de défense. Il investit massivement dans ses capacités militaires et assouplit ses contraintes politico-juridiques afin de mieux assurer sa propre protection, mais aussi de s’affirmer comme un partenaire de sécurité central, crédible et recherché, en Asie comme au-delà. La rhétorique désormais assumée de la Première ministre Sanae Takaichi à l’égard de Pékin illustre cette bascule stratégique.
En 2026, le Japon va réactualiser sa stratégie de sécurité nationale, déjà révisée en décembre 2022. Le contexte régional de sécurité s’est en effet encore fortement dégradé pour Tokyo, qui se retrouve face à un triple front autoritaire et nucléaire dont la solidarité s’approfondit, laissant craindre une coordination aux implications dramatiques pour l’archipel.
Dans le même temps, la tendance de fond qui voit les États-Unis se refermer sur des intérêts nationaux de plus en plus étroitement définis s’accentue. L’approche résolument transactionnelle et cynique de la seconde administration Trump incite Tokyo à accélérer les investissements dans ses capacités de défense afin accroître sa contribution à l’alliance de sécurité qui le lie aux États-Unis et de rééquilibrer les rôles en son sein.
Cet effort s’accompagne de démarches résolues pour diversifier ses partenaires de sécurité, et tenter de maintenir les conditions d’un espace indo-pacifique libre et ouvert. Au-delà de sa propre défense, le Japon est ainsi devenu un fournisseur de sécurité en Asie et un partenaire stratégique incontournable, y compris pour les Européens.
La menace d’un conflit sans précédent
Les tensions s’intensifient entre le Japon et ses voisins chinois, russe et nord-coréen, alors que la guerre en Ukraine ravive la crainte qu’un conflit ouvert éclate en Asie.
La Chine, risque n°1
La Chine, qui menace l’intégrité territoriale de l’archipel, constitue le risque sécuritaire prioritaire du Japon. Des bâtiments chinois patrouillent en effet depuis 2012, et désormais de manière quasi permanente, dans les eaux contiguës des îles Senkaku, en mer de Chine orientale 1. Pékincherche ainsi à remettre en question le contrôle japonais sur ces îlots qu’il revendique. Ces incursions, menées par les garde-côtes ou des pêcheurs plutôt que par l’armée chinoise, relèvent d’une tactique de « zone grise » (grey zone tactic), difficile à maîtriser sans risquer une escalade militaire. Cette stratégie d’érosion du statu quo s’accompagne d’incursions navales et aériennes régulières, faisant peser une pression constante sur les forces d’autodéfense (FAD) japonaises.
Alors qu’en 2000 les budgets de défense nippon et chinois étaient équivalents, en 2020 Pékin investit quatre fois plus que Tokyo dans sa défense, remettant fondamentalement en cause le rapport de force, et la capacité de dissuasion nippone. La stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy, NSS) de 2022 qualifie ainsi la Chine de « défi stratégique sans précédent ».
En 2024 et 2025, l’intensification des projections navales et aériennes chinoises dans le Pacifique s’est accompagnée d’une fréquence accrue des passages dans les détroits de Soya (ou de La Pérouse), de Tsugaru, de Miyako et de Tsushima, ceinturant l’archipel japonais. Les provocations se multiplient : intrusions dans les espaces maritimes et aériens japonais en août 2024, premier passage d’un porte-avions chinois entre Yonaguni et Iriomote, installation d’une bouée de surveillance dans la zone économique exclusive (ZEE) japonaise en novembre 2024, puis déploiement simultané inédit de deux porte-avions chinois dans le Pacifique en juin 2025.
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>> Un article à retrouver en intégralité dans la revue Questions Internationales d'avril-mai 2026.
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