Un Venezuela du froid? La "malédiction des ressources" et la politique russe
La Russie semble menacée par la « malédiction des ressources » qui freine les réformes économiques de fond, rend le pays vulnérable aux à-coups des marchés, et structure le pouvoir autour de l’exploitation de la rente. Mais le cas russe est particulier : les éléments négatifs aujourd’hui décelables (corruption, autoritarisme...) doivent peu à la structure économique du pays, et tout compte fait, la Russie a jusqu’ici assez bien résisté aux pathologies d’ordinaire associées au développement économique fondé sur les ressources naturelles.
Un nombre croissant d’études empiriques suggèrent que les pays dotés d’importantes ressources naturelles ont tendance à être en retard en termes de croissance du produit intérieur brut (PIB) réel à long terme sur des pays qui leur sont comparables. Ce résultat a donné lieu à un large débat sur la « malédiction des ressources » (Sachs et Warner, 2001). Les explications mettent en évidence à la fois des processus économiques et politiques, incluant l’impact des ressources naturelles sur la compétitivité d’autres biens commerciaux (syndrome hollandais ou Dutch disease) ; l’impact de la volatilité du prix des matières premières et de son interaction avec les imperfections des marchés financiers ; et l’impact de la richesse en ressources naturelles sur la qualité des institutions, les processus politiques et la gouvernance (Hausman et Rigobon, 2003). Les gouvernements ont à leur disposition les instruments politiques pour atténuer, voire éliminer, les problèmes purement économiques liés à cette « malédiction ». Leurs échecs répétés semblent montrer que les erreurs politiques sont à la racine du problème (Lal et Myint, 1996 et Ross, 1999). Si tel est le cas, alors les explications les plus prometteuses de la « malédiction des ressources » sont celles qui reposent sur des approches d’économie politique, et il s’agit donc de comprendre comment la richesse en ressources naturelles peut influencer de manière négative les politiques gouvernementales et être à l’origine d’échecs politiques et institutionnels.
Les richesses naturelles de la Russie : une malédiction politique ?
À première vue, on peut répondre sans hésitation par l’affirmative. La Russie souffre indubitablement de beaucoup des problèmes de gouvernance identifiés dans la littérature d’économie politique comme typiques des États riches en ressources naturelles. L’ex-conseiller économique du président, Andreï Illarionov, se plaît à parler de la « pétro-politique » et de la « vénézuélianisation » de la Russie – une combinaison d’enlisement des réformes, de dépenses populistes et de nationalisations sans cesse plus larges dans le secteur de l’énergie. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- Les richesses naturelles de la Russie : une malédiction politique ?
- La recherche de rentes
- La taxation de la rente
- L’attitude des décideurs politiques
- Des bureaucraties hypertrophiées
- La corruption - Les richesses naturelles et la politique russe selon le modèle de Charles Tilly
- Le développement de l’État et ses modes d’appropriation
- Repenser le cas russe
Ce texte a été publié pour la première fois dans le n°1:2006 de Politique étrangère.
William Tompson, économiste principal pour les pays de l'ex-URSS et de l'Europe du Sud-Est au département des Affaires économiques de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), est également professeur de sciences politiques à l’Université de Londres.
Le texte est traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sonia Marcoux
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