Accord entre les Etats-Unis et l’Iran : « au Moyen-Orient, les paramètres bougent de façon spectaculaire »
Dans une tribune au « Monde », Dorothée Schmid, responsable du Programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri, souligne combien les cartes et les rôles sont totalement redistribués, alors qu’un accord entre Téhéran et Washington doit être conclu le 19 juin.
L’accord préliminaire entre les Etats-Unis et l’Iran, annoncé par le président Donald Trump le soir de son anniversaire, tel un cadeau spectaculaire partagé avec le reste du monde, est un nouveau rebondissement dans le tragique feuilleton stratégique qui s’est ouvert au Moyen-Orient le 7 octobre 2023.
L’attaque surprise, extrêmement meurtrière, menée ce jour-là par le Hamas contre des civils, au sein même d’Israël, a certainement changé la face de la région et de la pire manière : en hâtant le passage à l’acte militaire généralisé, avec un élargissement continu de la zone des guerres, et des conséquences encore difficilement calculables pour l’ensemble de l’économie mondiale.
L’heure des comptes
Les électeurs américains et israéliens, qui perdent progressivement confiance dans leurs dirigeants, les chefs d’Etat et de gouvernement alliés des Etats-Unis, sommés de s’aligner, l’opinion mondiale, prise en otage par l’inflation et le déluge des crimes de guerre, commencent à faire les comptes. Mais qu’a-t-on obtenu jusqu’à présent avec cette opération en Iran ? Entre fatalisme des conflits et poussées de volontarisme états-unien, le « nouveau Moyen-Orient » promis par Benyamin Nétanyahou dès l’automne 2024 se dévoile en partie, mais tarde à se stabiliser ; et si le paysage a effectivement bien changé, il apparaît encore plus hostile qu’avant.
Il faut d’abord constater que l’accord annoncé le 14 juin explore les mêmes voies que l’accord intérimaire obtenu en 2015 par les efforts conjoints de Barack Obama et de ses homologues russe, chinois et européens (Allemagne, France, Royaume-Uni). Donald Trump a cassé ce qu’il qualifiait de « pire deal de l’histoire » en 2018, en plongeant les Européens dans l’inconnu ; les relations n’ont cessé par la suite de se tendre avec la Russie et la Chine, rendant très difficile tout retour en arrière.
Puis le président a tenté de renouer la négociation diplomatique avec l’Iran en début de second mandat, affichant un mystérieux optimisme qui s’est fracassé sur la conviction israélienne que le moment était venu d’en découdre avec les mollahs.
La confrontation directe avec l’Iran a donc bien eu lieu, en deux temps – la « guerre de douze jours » de juin 2025, et le conflit conjointement déclenché par Israël et les Etats-Unis en février 2026, qu’il est prématuré de déclarer clos. Depuis, les trois belligérants crient victoire chacun à leur tour.
Mais si chacun des trois régimes se croit vainqueur, les vrais vaincus sont pour le moment les Iraniens victimes à la fois de l’impitoyable répression du régime et des bombardements américains, le million de civils chassés de leurs terres au Liban sud, dont les villages sont réduits en cendre par l’armée israélienne, et les dizaines de milliers de morts causés par les opérations israéliennes à Gaza. C’est le premier enseignement important : alors que les sociétés du Moyen-Orient expriment clairement depuis des années leur fatigue de la guerre, les civils subissent en premier, durablement, et sans aucune contrepartie humanitaire décente, les retombées des conflits.
L’Iran en position de force
D’autres paramètres stratégiques ont bougé de façon spectaculaire, faisant apparaître des éléments nouveaux qui pèseront de plus en plus lourd. Tout d’abord, l’Iran a élargi son système de dissuasion, initialement appuyé sur sa capacité balistique – pas entièrement détruite malgré les frappes américano-israéliennes – et sur ses affidés régionaux, encore bien actifs, puisque, outre le Hezbollah libanais et les houthis yéménites qui opèrent en mer Rouge, des milices pro-iraniennes ont bel et bien frappé l’Arabie saoudite depuis l’Irak.
Si le régime iranien peut aujourd’hui se présenter aux négociations paradoxalement en position de force, c’est parce que ses drones ont été en mesure de frapper des infrastructures vitales chez ses voisins arabes du Golfe, et parce que le blocus du détroit d’Ormuz a pris en otage l’économie mondiale. Le harcèlement des Emirats arabes unis a fait ses preuves comme tactique très efficace et assez peu coûteuse pour conserver la main.
C’est là le deuxième élément marquant : aujourd’hui les économies arabes du Golfe, qu’on voyait comme un maillon essentiel de la mondialisation, sont en quarantaine ; pratiquement réduites au rang de zone tampon entre Israël et l’Iran. La notion de « menace existentielle », qu’on croyait réservée à Israël face au régime iranien, doit désormais être étendue au Koweït ou à Bahreïn, dont les usines de dessalement d’eau de mer ont été frappées par les Iraniens.
Troisième élément remarquable : la volonté de médiation des puissances régionales. Si le Pakistan s’est imposé comme chef de file, fragilisant au passage la position de l’Inde de Narendra Modi, pleinement aligné sur le gouvernement Nétanyahou, il s’est imposé en quartette avec l’Arabie saoudite, qui cherche aussi à peser sur le dossier libanais, avec la Turquie, qui s’inquiète pour sa frontière iranienne et veut consolider sa position en Syrie, et avec l’Egypte, jusqu’ici empêchée diplomatiquement par la situation à Gaza.
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