Clément Therme : « Des frappes américaines en Iran pourraient aussi bien accélérer la chute du régime que prolonger sa survie »
« Plusieurs options sont envisagées », analyse le chercheur de l’Ifri qui évoque notamment un « blocus maritime » visant à empêcher les exportations de pétrole iranien, en particulier vers la Chine, ou des « frappes militaires ciblées ».
Un groupe aéronaval américain croise actuellement au large de l’Iran. Que recherche réellement l’administration américaine ?
Clément THERME.- Ce déploiement s’inscrit dans le cadre de la politique de «pression maximale», telle que définie par l’administration Trump à l’égard de l’Iran. Il s’agit de faire pression sur la République islamique, notamment en lien avec le mouvement populaire déclenché le 28 décembre, violemment réprimé par le régime, sous l’autorité du Guide suprême et des Gardiens de la révolution. Cette répression aurait fait plus de 30.000 morts.
L’objectif est double : envoyer un signal stratégique en réponse à cette violence et renforcer le rapport de force américain dans la perspective d’un éventuel accord. Washington pose trois conditions : l’arrêt de l’enrichissement de l’uranium, la limitation de la portée des missiles balistiques et un changement de politique régionale, notamment la fin du soutien aux groupes armés alliés de l’Iran. Ces conditions sont jugées inacceptables par Téhéran.
Plusieurs options sont donc envisagées : un blocus maritime visant à empêcher les exportations de pétrole iranien, en particulier vers la Chine, vitales pour la survie économique du régime, ou des frappes militaires ciblées. Ces frappes pourraient viser des infrastructures sécuritaires, comme cela a déjà été le cas en juin 2025, notamment le siège de la radio-télévision nationale, les ministères du renseignement, la police ou encore les bases des Gardiens de la révolution, y compris leurs nouveaux commandants. Cette option demeure sur la table.
Il y a encore deux semaines, Donald Trump affirmait que les tueries avaient cessé et que l’option militaire semblait écartée. Qu’est-ce qui explique ce changement de posture ?
L’administration Trump fonctionne souvent ainsi : elle privilégie d’abord la voie diplomatique, avant d’envisager l’option militaire. Après avoir reporté l’usage de la force, le président a pris connaissance d’un bilan plus précis de la répression, rendu possible par la levée partielle de la coupure d’Internet en Iran. Par ailleurs, la protection des forces américaines dans la région est devenue un enjeu central : entre 30.000 et 40.000 soldats pourraient devenir des cibles en cas de représailles iraniennes.
La question reste de savoir si une frappe ciblée pourrait atteindre un objectif politique sans provoquer une escalade incontrôlée.
D’où le déploiement de systèmes antimissiles pour protéger les bases américaines, les États alliés et Israël, menacé par la capacité iranienne à lancer des salves massives de missiles. Il y a donc une meilleure évaluation du risque de représailles, mais aussi des limites persistantes : éviter une guerre régionale et une flambée des prix du pétrole, notamment si l’Iran perturbait le trafic dans le détroit d’Ormuz. La question reste de savoir si une frappe ciblée pourrait atteindre un objectif politique sans provoquer une escalade incontrôlée.
Les États-Unis posent trois conditions pour négocier. Pourtant, les proxys iraniens ont été affaiblis, le programme nucléaire a été touché et le programme balistique reste opaque. Que reste-t-il réellement à négocier ?
Sur le plan nucléaire, l’enrichissement de l’uranium est déjà interrompu à la suite des frappes israéliennes. D’un point de vue strictement pragmatique, l’Iran pourrait accepter cette condition sans difficulté. Le refus actuel relève davantage d’une posture idéologique que d’un calcul stratégique rationnel. Concernant le programme balistique, il ne s’agit pas de l’abolir mais d’en limiter la portée, notamment pour empêcher les missiles d’atteindre Israël. Les missiles à courte portée, capables de viser les bases américaines dans la région, n’ont pas été utilisés et restent opérationnels.
Enfin, les groupes alliés de l’Iran existent toujours, en particulier en Irak. Même s’ils ont été affaiblis, ils constituent encore un levier stratégique. Les annonces récentes de représailles doivent toutefois être prises avec prudence : lors de la guerre des douze jours, ces groupes n’étaient finalement pas intervenus. La stratégie iranienne combine donc une guerre informationnelle visant à diviser Israël et les États-Unis, et la menace d’une guerre régionale en cas de frappe américaine.
Plusieurs alliés régionaux des États-Unis, comme les Émirats arabes unis, ont annoncé qu’ils ne soutiendraient pas de frappes contre l’Iran. Quelles sont leurs craintes ?
Ces pays cherchent un équilibre entre un engagement pragmatique avec l’Iran et des liens sécuritaires étroits avec Washington. Leur priorité est de ne pas devenir des cibles en cas de représailles iraniennes.
Ils ne soutiennent pas ouvertement la République islamique, mais refusent d’être entraînés dans le conflit. Ils prennent au sérieux les menaces iraniennes, notamment sur le détroit d’Ormuz, tout en envoyant un message clair : ils ne participeront pas aux frappes, sans pour autant les empêcher. Leur objectif est aussi de préserver un espace de médiation et d’inciter l’Iran à accepter des négociations.
Israël, de son côté, semble relativement attentiste...
Israël agit avec prudence pour ne pas alimenter la propagande iranienne, qui présente la répression intérieure comme une extension du conflit contre Israël et les États-Unis. Toute action israélienne risquerait de renforcer ce récit. Par ailleurs, le régime iranien multiplie les accusations d’espionnage contre Israël pour justifier l’usage massif de la peine de mort, alors même que les véritables infiltrations au sommet du pouvoir ne sont jamais reconnues publiquement.
Israël sait aussi que le mouvement de contestation interne affaiblit son adversaire. Toutefois, à l’approche des élections législatives, le premier ministre israélien pourrait être tenté de rechercher un succès de politique étrangère, y compris en soutenant une éventuelle intervention américaine.
[...]
-> Lire le reste de l'article sur le site du Figaro
Média
Journaliste(s):
Format
Partager