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Le testament stratégique d'Emmanuel Macron

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  Revue des Deux Mondes 

(octobre 2026)

 
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Neuf ans séparent deux discours d’Emmanuel Macron à l’hôtel de Brienne. En juillet 2017, tout juste élu, il surprenait les militaires en rappelant une évidence : « Je suis votre chef », avant de remercier le chef d’état-major des armées. En juillet 2026, il indiquait la nécessité de se préparer à « défendre » le droit « au prix du sang, s’il le faut », avant d’évoquer sa « fierté » d’avoir toujours été aux côtés des militaires. Entre ces deux dates, le contexte stratégique s’est profondément dégradé : Afghanistan, Sahel, Proche et Moyen-Orient, Afrique du Nord et, évidemment, invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.

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Le testament stratégique d'Emmanuel Macron - Thomas Gomart, chronique dans la Revue des Deux Mondes (octobre 2026)
Le testament stratégique d'Emmanuel Macron - Thomas Gomart, chronique dans la Revue des Deux Mondes (octobre 2026)
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Entre ces deux dates, le contexte stratégique s’est profondément dégradé : Afghanistan, Sahel, Proche et Moyen-Orient, Afrique du Nord et, évidemment, invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Dans son adresse aux Français du 24 février 2022, le président de la République déclarait : « Les événements de cette nuit sont un tournant dans l’histoire de l’Europe et de notre pays. Ils auront des conséquences durables, profondes sur nos vies. » Il n’est pas dit que son successeur partagera cette lecture. Dans le parcours personnel d’Emmanuel Macron, rien ne le prédisposait à accorder autant d’importance à la chose militaire. Et pourtant, il y a fort à parier que le réarmement qu’il a décidé et imposé restera le principal actif d’un bilan violemment critiqué.

S’explique-t-il par la vision présidentielle, l’influence retrouvée de la communauté stratégique ou par les mécanismes institutionnels ? Les nombreux prétendants à la fonction suprême gagneraient à se le demander tant la relation civilo-militaire détermine l’action des présidents de la Ve République et tant elle conditionne, de manière plus ou moins visible, leur manière de gouverner. À la différence de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a multiplié les conseils de défense et de sécurité nationale (CDSN), en ne les limitant plus aux questions de défense, de sécurité et de terrorisme mais en les transformant en instruments de gestion de crise, notamment sanitaire, énergétique ou technologique (environ 250 conseils entre 2017 et 2025). 

Parallèlement, les services de renseignement, en particulier la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), ont gagné en importance dans le processus de décision. En première approche, cette évolution s’expliquerait par un style présidentiel « jupitérien » et performatif. C’est par cette voie que la parole présidentielle produit un effet direct beaucoup plus qu’à travers les arbitrages ministériels ou les délibérations parlementaires. En seconde approche, elle résulterait de la dégradation rapide de l’environnement extérieur et du retour de la guerre ouverte. Cela renvoie aux origines de la Ve République, qui est avant tout une construction politico-militaire intrinsèquement liée à la dissuasion nucléaire.

En effet, à partir du moment où le gouvernement n’assume pas le principe de défense de la nation, « il n’a plus le droit de décider puisqu’il a renoncé au devoir de commander », expliquait le général de Gaulle en 1962. Les prétendants à sa succession doivent bien comprendre comment les impératifs du modèle de décision politico-militaire débordent sur « les autres dimensions de l’action publique » tout en s’efforçant de lire, par eux-mêmes, le contexte stratégique (1). Cela requiert, en principe, une fine connaissance du testament stratégique transmis, de mandat en mandat, par les présidents successifs. Celui rédigé par Emmanuel Macron comporte trois dispositions principales : une forte relance de la dépense militaire, un pivot stratégique vers l’Est européen et, pour finir, une inflexion de la doctrine nucléaire avec le projet de « dissuasion avancée ».

L’avenir de la loi de programmation militaire (2024-2030)

Le 1er juillet 2026, l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) est adoptée après un accord en commission mixte paritaire. Le texte prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires pour les armées d’ici 2030, portant l’enveloppe totale à 436 milliards d’euros. En dix ans, le budget de la défense a doublé, ce qui ne correspond cependant pas à un doublement de l’effort de défense, dans la mesure où on est passé de 1,8 % à 2,5 % en points de PIB. Sur les 113 députés qui ont voté contre ce texte, qui a réuni 375 voix pour (et deux abstentions), 98 appartenaient aux groupes « La France insoumise-Nouveau Front populaire » et « Écologiste et social ». Outil spécifique de finances publiques, la première LPM a été promulguée en 1960 pour une durée de quatre ans. La LPM (2024-2030) est la quatorzième du genre. Emmanuel Macron ne rate pas une occasion de rappeler que la précédente (2019-2025) aura été respectée à l’euro près, à la différence de celles qui l’ont précédée.

De manière éminemment paradoxale, cette actualisation donne au pays, pour la première fois depuis trente ans, les moyens de financer le modèle d’armée qu’il s’était choisi au sortir de la guerre froide, c’est-àdire une armée de gestion de crise, ayant écarté les hypothèses de « haute intensité », en maintenant, contre vents et marées, la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Or, la « haute intensité » redevient l’hypothèse de travail. L’orientation prise par la Russie oblige à se préparer à de nouveaux modes d’agression et d’expansion, susceptibles de se dérouler sur un temps long, impliquant de manière non linéaire des combats d’intensité variable dans tous les milieux et dans tous les champs et survenant avec d’autres crises de manière simultanée ou coordonnée par d’autres compétiteurs stratégiques.

Le double mandat d’Emmanuel Macron aura permis de pérenniser un modèle d’armée médiane, qui a su rester cohérent, mais qui peine à s’adapter à la haute intensité comme à l’hybridité. Il faut bien comprendre que le coût d’une remontée en puissance, comme celle décidée par Emmanuel Macron, dépend de l’ampleur du déclassement préalable, dû non pas à une défaite, comme à d’autres moments de notre histoire nationale, mais à un sous-investissement chronique correspondant à des choix politiques reflétant des aspirations sociétales. Une telle remontée concerne les forces militaires mais aussi l’innovation technologique, les capacités industrielles et surtout la volonté politique. Dès lors, la question est de savoir si son successeur fera preuve de la même détermination. Dans sa version fondamentale, une remontée en puissance vise à bâtir une nouvelle armée, ce qui se joue sur au moins une génération. Dans sa version d’urgence, elle cherche, sur une période de trois à cinq ans, à consolider un appareil militaire partiellement affaibli. Dans sa version intermédiaire, d’une quinzaine d’années, elle propose un renforcement structurel. Ces trois degrés impliquent des efforts budgétaires très différents.

Rappelons qu’avant 2017 l’ensemble des forces politiques ont, avec quelques nuances, considéré la dépense militaire comme une variable d’ajustement budgétaire. À l’instar des autres pays européens, et notamment de l’Allemagne, la France a clairement donné la priorité aux dépenses sociales par rapport aux dépenses régaliennes en dilapidant les « dividendes de la paix ». Habituées à une longue période de paix en Europe, les prochaines autorités devront décider de la réduction, du maintien ou de l’amplification de l’effort et, par voie de conséquence, se préparer, quelle que soit l’option, à des choix très difficiles. Il y a dix ans, avec un budget de moitié, la France était au-dessus de la moyenne européenne. Elle est aujourd’hui dans la moyenne européenne, derrière l’Allemagne. Fondamentalement, le réarmement envisagé se fera sans aucune marge de manoeuvre financière, ce qui va sans doute obliger à revoir le processus classique de la LPM, pensé par le général de Gaulle. Le cadencement de l’innovation et les besoins de la remontée en puissance exigent une accélération du tempo – a fortiori en cas de choc majeur.

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