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« Plus le conflit au Moyen-Orient durera, plus la pression de Donald Trump sur ses alliés sera forte »

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interviewée par Pascal Riché dans

  Le Monde 

 
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Pressé d’en finir avec la guerre contre l’Iran, le président américain cherche à forcer la loyauté de nombreux pays, ce qui peut conduire à de nouveaux alignements, analyse la chercheuse de l’Institut français des relations internationales, dans un entretien au « Monde ». 

Responsable du programme « Turquie - Moyen-Orient » de l’Institut français des relations internationales, Dorothée Schmid analyse les enjeux de la guerre dans la région.

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Donald Trump / Guerre au Moyen-Orient
Donald Trump / Guerre au Moyen-Orient
Hassen Mrad / Shutterstock
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La crise au Moyen-Orient est-elle en train de bouleverser la géopolitique mondiale ?

La guerre engagée par les Etats-Unis et Israël bouscule les alignements. En difficulté, les Etats-Unis imposent un « test de loyauté » à plusieurs pays, dans la région et au-dehors. Ils commencent par les plus vulnérables, comme le Liban, allant jusqu’à exiger le départ de son chef d’état-major, accusé de ne pas agir contre le Hezbollah. Mais ils imposent également ce test aux pays de l’OTAN, au Japon, à la Corée du Sud – qu’ils veulent embarquer dans la sécurisation du détroit d’Ormuz –, ainsi qu’à l’Inde.

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/20/dorothee-schmid-geopolitiste-plus-le-conflit-au-moyen-orient-durera-plus-la-pression-de-trump-sur-ses-allies-sera-forte_6672719_3232.html

Si Donald Trump reçoit une réponse négative, il passe à un autre pays, avançant à la manière d’un aspirateur autonome. Tous ses interlocuteurs, ou presque, lui ont résisté dans un premier temps, craignant l’engrenage de la guerre. Même l’Australie, cet allié proche ! Mais la tempête économique qui s’aggrave quotidiennement, avec la hausse des prix de l’énergie, ne laisse plus trop le choix aux alliés. Plus le conflit durera, plus la pression de Donald Trump sur ses alliés sera forte. Washington a d’autant plus besoin de resserrer les rangs que l’opération sur l’Iran n’est pas encore un franc succès. Une action conjointe sur Ormuz pourrait lui offrir une porte de sortie.

De la part des Etats-Unis, ces pressions ont-elles une portée stratégique ? S’agit-il de remodeler le Moyen-Orient et, au-delà, la géopolitique mondiale ?

Trump donne souvent l’impression de faire de ces manœuvres diplomatiques une affaire personnelle : « Tu me le dois », dit-il à ses interlocuteurs. Mais, sur le fond, c’est bien un test de puissance de la part des Américains : ils veulent confirmer leur domination mondiale. Les Israéliens, eux, ont une vision stratégique du réalignement régional. Ils calculent que l’évolution des événements va forcément conduire un certain nombre de pays à se ranger de leur côté au Moyen-Orient, à commencer par ceux du Golfe, pris pour cible par l’Iran.

Les accords d’Abraham de 2020, visant à normaliser les relations entre Israël et certains pays du Golfe (Emirats arabes unis, Bahreïn), peuvent-ils retrouver vie ?

C’est très peu probable tant que les Israéliens ne cessent pas leurs offensives tous azimuts, au prix d’une déstabilisation régionale toujours plus forte. Les pays du Golfe se trouvent aujourd’hui face à un dilemme. Les Etats-Unis, qui sont supposés assurer leur sécurité, la mettent en danger en déclenchant la guerre, ce qui provoque une crise de confiance. Mais il n’y a pas d’échappatoire : ces pays ne sont pas capables d’assurer seuls leur sécurité.

Ces pays ont-ils les moyens, militairement, de s’affranchir des Etats-Unis ?

L’idée de se dégager d’une architecture de sécurité dominée par les Etats-Unis peut faire son chemin. Certes, les pays du Golfe restent très dépendants de Washington. Mais ils ont déjà commencé à diversifier leurs fournisseurs d’armes et commenceront certainement à réfléchir à une structure commune de défense. La France pense avoir une carte à jouer, mais l’Union européenne n’est pas en mesure, à ce stade, de se substituer aux Américains.
Les pays du Golfe peuvent-ils s’entendre ? Le Qatar et l’Arabie saoudite restent rivaux…

Des désaccords de plus en plus forts existent aussi entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. S’ils sont surmontés, ce sera forcément au bénéfice des Saoudiens, en position de force de par leur situation géographique. Ils sont à la fois les plus riches et les moins touchés par les frappes iraniennes. Les Emirats et le Qatar sont, eux, frappés de plein fouet, sur différents aspects de leur économie : pétrole, hub logistique, tourisme. Si la guerre dure, leur prospérité et la légitimité de leurs équipes dirigeantes pourraient être remise en cause.

En dehors de l’Arabie saoudite, quel autre pays de la région peut se sentir conforté par cette crise ?

La Syrie. Le président Ahmed Al-Charaa a acté sa rupture avec le régime iranien, qui soutenait Bachar Al-Assad. Son pays est resté à l’écart des frappes et il en profite pour porter sa propre vision régionale : celle d’un système de sécurité collective arabe, à même de se dégager de l’influence iranienne et d’établir un contrepoids à la vision israélienne. Il tend la main aux Libanais, qui sont aux abois, et conserve le soutien de l’administration Trump.

Et en dehors de la région ?

La Russie est alliée avec l’Iran, mais ne soutient pas particulièrement le régime. Et elle gagne pour le moment sur plusieurs autres tableaux. La hausse des prix du pétrole lui permet de renflouer ses caisses et les Etats-Unis ont assoupli leurs sanctions. Enfin, la crise au Moyen-Orient permet de détourner l’attention de ce qui se passe en Ukraine.

Mais le grand gagnant sera peut-être la Chine. Certes, la guerre lui pose un problème d’approvisionnement en pétrole. Mais la Chine se place toujours dans une perspective de long terme. Elle apparaît, de nouveau, comme la superpuissance de la stabilité. Et lorsqu’il faudra reconstruire, ses entreprises seront là.

L’Inde semble dans une position plus compliquée…

C’est le moins qu’on puisse dire. L’Inde a inventé le « multi-alignement », cette stratégie des pays du Sud consistant à diversifier les alliances pour réduire les risques géopolitiques. L’Inde est ainsi, à la fois, un soutien historique des droits des Palestiniens, mais aussi – et de plus en plus sous Narendra Modi – un allié central d’Israël, tout en maintenant des relations avec l’Iran. Or, le pays est maintenant sous pression de Washington pour s’aligner derrière eux.

Le premier ministre Modi espérait beaucoup du retour au pouvoir de Donald Trump, mais ce dernier n’a cessé de l’humilier. Les Indiens ont mal vécu la dispute sur les droits de douane. Et le rapprochement des Etats-Unis avec le Pakistan les rend malades. Ils ont été choqués par le torpillage d’une frégate iranienne qui sortait d’un exercice militaire dans leurs eaux, et Washington leur tord le bras pour qu’ils abandonnent leurs projets en Iran, dont celui très important du port de Chabahar.

La Turquie est-elle elle aussi pressée de s’aligner ?

La Turquie, pilier de l’OTAN, est au mieux avec les Etats-Unis de Trump, qui ont notamment lâché les Kurdes de Syrie. Mais la déstabilisation de l’Iran, voisin immédiat, avec qui les relations sont cordiales, soulève beaucoup d’inquiétudes : crainte d’un afflux de réfugiés, résurgence du Parti des travailleurs du Kurdistan… Ankara espérait rester à l’écart du conflit, mais trois missiles sont tombés sur son territoire.

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>Interview parue dans Le Monde

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Pascal Riché

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Dorothée SCHMID

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Responsable du programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri

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Donald Trump / Guerre au Moyen-Orient
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