Pour ses 90 ans , le trimestriel « Politique étrangère » sonde « l’assombrissement du monde » et élargit l’horizon
Dans un numéro spécial anniversaire, la plus ancienne revue française de relations internationales ouvre ses colonnes à 26 contributeurs, dont des écrivains, pour décrypter les ruptures géopolitiques en cours, tout en esquissant des pistes sur l’avenir de la planète.
A 90 ans, il était tentant de regarder dans le rétroviseur le monde d’hier, pour paraphraser Stefan Zweig, et s’immerger dans un passé que nous quittons de plus en plus rapidement. Dans un numéro spécial riche car éclectique, la revue Politique étrangère (PE) a fait un choix inverse. Créée en 1936 et publiée par l’Institut français des relations internationales (Ifri) depuis 1979, elle célèbre son anniversaire en auscultant le présent pour borner l’avenir, en sondant les incertitudes du moment et les possibilités futures. Et en essayant de faire fi de « l’inquiétude (le désespoir ?) de ne pas maîtriser le nouveau, l’émergent », comme l’écrit Dominique David, co-rédacteur en chef de la revue avec Marc Hecker. Dans son éditorial, il pointe la « complexité croissante de la scène internationale » avec son lot de paradoxes et de ruptures, de lignes de fractures classiques et de « dynamiques brutalement nouvelles ».
Pour tenter de lire un monde entre coopérations et conflits et penser ce monde qui vient, l’équipe de Politique étrangère a ouvert ses colonnes à 26 contributeurs. Des juristes et des analystes côtoient des historiens, d’anciens responsables gouvernementaux et onusiens avant d’accueillir des écrivains dans une fin de volume qui élargit l’horizon.
PE s’est bien gardée de raisonner par aires d’influence ou zones géographiques, hormis l’Europe à laquelle Thierry de Montbrial consacre plusieurs pages pour analyser sa relation avec les Etats-Unis et appeler à une nouvelle voie pour le Vieux Continent. En fin de numéro, l’ancienne députée européenne Sylvie Goulard s’intéresse, elle aussi, à l’Europe et plus particulièrement aux questions financières et comment celles-ci permettent ou limitent les actions. Quand elles ne sont pas une arme.
Dérégulation en cours
Pour le reste, la revue déroule une approche en trois parties : un monde à vivre, à gouverner et à rêver. Population, santé, alimentation, la première est celle du constat et des défis, ainsi que des faiblesses des projections et des « biais idéologiques de l’air du temps », comme le souligne le démographe Hervé Le Bras. Elle est également l’occasion de revenir sur l’importance des questions énergétiques et des matières premières qui structurent de plus en plus nos mondes interdépendants et nos rapports de force, du détroit d’Ormuz à celui de Formose. Il en est de même des géants technologiques qui sont des « acteurs géopolitiques de premier plan » alimentant les rivalités et redessinant l’ordre mondial détaille la professeur de droit Anu Bradford.
Dans cette section à l’approche transversale, une interrogation demeure. Au vu des catastrophes climatiques et caniculaires des dernières années, pourquoi n’avoir pas consacré une entrée spécifique au réchauffement climatique, seulement abordé en filigrane ? De même, sur la question migratoire. Ces deux questions témoignent pourtant d’une certaine unicité du monde évoquée en ouverture de ce numéro spécial.
En s’attardant sur « l’extraordinaire et menaçant assombrissement du monde », l’ex-secrétaire général adjoint de l’ONU Jean-Marie Guéhenno rappelle que la « guerre de haute intensité est de retour, de plus en plus violente». Son essai, qui structure la seconde partie sur les difficultés des gouvernances collectives, tente de saisir la dérégulation en cours. Il pointe le dilemme de plus en plus pressant entre le « choix de la croissance et du développement […] et le risque de la dépendance dans un monde caractérisé par d’immenses différences de richesses et de puissances entre pays ».
« Mobiliser les foules »
S’il s’intéresse à la mutation en cours dans les Etats-Unis de Trump, ce sont surtout les pages sur le « retour du nationalisme » qui sont à méditer. Mais il ne faut pas pour autant en conclure que le « droit international a été anéanti […]. Il continue à fasciner et à mobiliser les foules », écrivent deux juristes, comme pour prendre le contrepied de Guéhenno.
Dans cette section, Politique étrangère consacre également des articles intéressants sur la maîtrise des armements – signés par la directrice de recherche à Chatham House Patricia M. Lewis – et sur une potentielle « révolution » de la guerre analysée par l’historien militaire Hew Strachan. Il s’interroge notamment sur un futur recours à des armes nucléaires.
Après cet « assombrissement », PE donne les clés de la revue à des écrivains. Le texte de l’auteur malaisien Tash Aw revient sur une certaine idée de la jungle opposée au jardin. Où vit l’autre, l’étranger et quelle idée se fait-il du monde d’ailleurs ? Le Français d’origine bosniennne Velibor Colic, qui fut un temps soldat lors de la guerre dans les Balkans dans les années 90, livre une déambulation douce-amère dans les mots et ironise sur le totalitarisme, la dictature et l’identité nationale qui traduisent bien l’air du temps et de la tragédie. Avant de conclure par une légende rom. Il y est question de peuples heureux et rares : les nomades.
> Lire l'article sur le site de Libération.
> Écouter l'épisode 59 du podcast "Le monde selon l'Ifri" - Le monde selon "Politique étrangère" : 90 ans d’une revue
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