« Poutine comme Trump ont tendance à sacrifier les instruments réels du pouvoir sur l’autel du spectacle et du statut »
« Lorsque la vérité ne joue plus aucun rôle de contrainte, l’action politique cesse d’être arrimée à la cohérence ou à la nécessité stratégique. La guerre peut alors se substituer à la stratégie »
Les faits - Dimitri Minic est chercheur et responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase du Sud et Asie centrale au Centre Russie/Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il est l’auteur de Pensée et culture stratégiques russes : du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine (Maison des sciences de l’homme), ouvrage issu de sa thèse et récompensé par le Prix Albert Thibaudet 2023. Spécialiste de la pensée stratégique russe, Dimitri Minic vient de publier, sur le site de l’Ifri, « Le miroir toxique de la Russie : comment un style politique qui a affaibli Moscou érode aujourd’hui la puissance américaine ». Cette note lumineuse met en parallèle la dérive paranoïaque et autodestructrice du pouvoir à Washington avec celle intervenue sous le régime de Vladimir Poutine.
Dans sa guerre contre l’Iran, pourquoi Donald Trump semble avoir fait si peu de cas de l’aide russe à ses ennemis ?
Il s’agit d’un possible partage de données satellitaires. C’est ce que font les Etats-Unis avec l’Ukraine contre les Russes. Mais cela reste une aide minimale. Il y a un partenariat stratégique qui a été signé entre l’Iran et la Russie. Mais il n’incluait pas de clauses de défense mutuelle, contrairement à l’accord signé avec la Corée du Nord. La Russie sait hiérarchiser. Elle ne voulait pas se lier les mains, mais elle a fini par aider l’Iran plus qu’elle ne s’était pas engagée à le faire. Il s’agit cependant d’une aide minimale, qui n’est pas en mesure de contrarier les efforts de guerre des Américains. Surtout, la Russie ne peut pas vraiment faire plus. Elle est enlisée dans la guerre en Ukraine, qui absorbe une grande partie des ressources et demeure l’objectif prioritaire de Moscou. Par ailleurs, Donald Trump ne semble pas considérer la Russie comme un adversaire. Il a été plus véhément avec ses alliés, jusqu’à menacer l’un d’entre eux, le Danemark, d’annexer l’un de ses territoires autonomes, le Groenland. Le président américain considère la Russie comme un potentiel partenaire géopolitique. Trump a évoqué une « opération » plutôt qu’une guerre contre l’Iran. Vladimir Poutine évoquait, pour sa part, une « opération spéciale » contre l’Ukraine… Ce n’est pas un hasard dans la mesure où les deux leaders ont des craintes et des intentions en partie convergentes. Même si le président américain peut engager des opérations militaires limitées sans autorisation préalable du Congrès, une intervention qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’une menace imminente accroît le risque de contestation politique et de contraintes imposées par le Congrès. C’est la raison pour laquelle Trump a évoqué l’idée d’une menace imminente. Le Kremlin n’a pas les mêmes contraintes institutionnelles. Pourtant, dans les deux cas, l’idée de ne pas impliquer la société outre-mesure compte, ne serait-ce que pour éviter une éventuelle déstabilisation du pouvoir. Comme Poutine, Trump semble s’être laissé convaincre par la possibilité d’une opération fulgurante et décisive. Côté russe, l’« opération militaire spéciale » a été quasiment conçue comme une opération anti-terroriste, où la lutte armée aurait dû être largement secondaire et résiduelle. Epic Fury semblait elle aussi viser une décapitation du pouvoir iranien et un changement de régime relativement rapides. Ces évaluations se sont révélées infondées. La prise en compte de l’échec initial, lequel semblait évident, dans les deux situations, dès les premiers jours, ne fut pas immédiate. Chez Trump, cela s’est traduit par un cessez-le-feu au bout d’un mois, tandis que chez Poutine, le changement de stratégie a consisté à retirer ses troupes du nord de l’Ukraine pour se concentrer sur le Donbass en mars-avril 2022.
Quels points communs entre le glissement démocratique en cours aux Etats-Unis et la dérive ancienne en Russie ?
Il y a un élément matriciel, fondateur, qui est le mythe de la trahison. En Russie, les siloviki [les hommes des ministères de force, c'est-à-dire tout l'appareil sécuritaire], dont Poutine est issu et sur lesquels il s’appuie, pensent que la chute de l’URSS, centrale dans leurs cadres cognitifs, fut moins le résultat d’un pourrissement interne que d’une campagne occidentale appuyée sur une « cinquième colonne », incarnée par Gorbachev, Eltsine et les « réformateurs » libéraux. Chez les MAGA, la guerre de 2003 contre l’Irak et la prétendue élection volée de 2020 jouent aussi un rôle structurant. Ce mythe de la trahison provoque, en Russie comme aux Etats-Unis, un désir de purges internes et de réaffirmation calibrée de la puissance à l’extérieur. A Moscou, cette réaffirmation devait s’inscrire dans le contournement de la lutte armée, tandis que Trump promettait une approche pacifique et transactionnelle. En réalité, le style politique que je décris finit, à plus ou moins longue échéance, par pousser les acteurs à vouloir rejouer ces mythes de la trahison et à une forme de nihilisme stratégique.
Quel est le mécanisme qui mène à ces purges ?
[...]
> Lire l'article dans son intégralité sur le site de l'Opinion.
Média
Journaliste(s):
Format
Partager