SCAF: l’enjeu dépasse la technique
L’idée d’une défense européenne ambitieuse repose depuis des décennies sur l’axe franco-allemand, moteur politique et industriel de l’Union européenne. Pourtant, les récentes tensions illustrent un paradoxe : alors que les dangers stratégiques se multiplient à nos portes – de la guerre en Ukraine à la remise en cause de l’ordre international – Paris et Berlin peinent à aligner leurs trajectoires sur l’essentiel. La question n’est plus seulement politique, elle est stratégique.
Les déclarations du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, ont récemment illustré cette tension. En jugeant que le budget français de la défense ne traduisait pas pleinement les ambitions affichées en matière de souveraineté européenne, il a posé un diagnostic implicite : la crédibilité stratégique repose d’abord sur l’effort national. Pour Berlin, l’autonomie européenne ne peut être un slogan si elle ne s’accompagne pas d’un alignement budgétaire sur les standards de l’Alliance atlantique. Cette lecture renvoie à une Allemagne qui, depuis le tournant stratégique de 2022, le « changement d’époque » (Zeitenwende) du chancelier d’alors, Olaf Scholz, assume une montée en puissance militaire rapide et mesurable. À Paris, on ne veut pas réduire la réponse à une question de pourcentage du PIB. La France met en avant la cohérence d’un modèle d’armée complet – incluant la dissuasion nucléaire, une expérience des opérations extérieures et une base industrielle intégrée – qui dépasse la seule logique comptable. Le président Emmanuel Macron a ainsi rappelé que l’autonomie stratégique européenne suppose une vision capacitaire globale, et non un simple rattrapage budgétaire. Derrière ce débat se dessine une divergence classique dans laquelle l’Allemagne raisonnerait en termes d’effort collectif au sein de l’OTAN et la France privilégierait une capacité européenne d’action autonome. Ces différences se cristallisent autour du Système de combat aérien du futur (SCAF), projet emblématique lancé en 2017 et destiné à structurer l’aviation de combat européenne à l’horizon 2040, qui connaît des difficultés entre les industriels Dassault et Airbus. Dans un podcast récent, le chancelier Friedrich Merz a exprimé ses réserves sur la compatibilité des besoins opérationnels français et allemands. La France exige un appareil capable d’assurer la mission nucléaire aéroportée et d’opérer depuis un porte-avions, l’Allemagne n’ayant ni la même doctrine ni les mêmes contraintes.
SCAF : plus qu’un programme d’armement, un test politique
Dès lors, la question posée par Berlin est celle de la rationalité industrielle : un système unique peut-il satisfaire des doctrines divergentes sans explosion des coûts ni dilution des responsabilités ? La réaction de l’Élysée a été immédiate : le SCAF n’est pas seulement un programme d’armement, mais un test politique pour l’Europe de la défense. L’abandon ou la fragmentation du projet enverrait un signal de renoncement stratégique, au moment même où l’UE cherche à consolider son pilier européen au sein de l’OTAN. L’enjeu dépasse donc la technique. Il touche à la nature même de la relation franco-allemande. La France conserve une culture stratégique façonnée par la dissuasion et la projection de puissance. L’Allemagne, longtemps marquée par une retenue militaire, évolue vers une posture plus affirmée, mais encore fortement arrimée au cadre atlantique. Converger suppose d’articuler ces deux traditions sans que l’une ne s’impose à l’autre. La capacité des deux pays à bâtir une défense européenne crédible dépendra de trois conditions. Premièrement, une synchronisation durable des efforts budgétaires et industriels, évitant les procès en insuffisance. Deuxièmement, une clarification doctrinale sur le partage des missions stratégiques, notamment en matière de dissuasion et de capacités de haute intensité. Enfin, une gouvernance industrielle stabilisée, capable de dépasser les rivalités nationales. La convergence est donc possible, mais elle ne sera ni spontanée ni automatique. Elle exige une lucidité partagée : sans compromis structurant entre Paris et Berlin, la défense européenne restera une ambition inachevée. À l’inverse, si les deux capitales transforment leurs divergences en complémentarités, elles peuvent encore donner corps à un véritable pilier européen de sécurité – non en substitut, mais en partenaire crédible de l’Alliance atlantique.
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Sans compromis structurant entre Paris et Berlin, la défense européenne restera une ambition inachevée
Secrétaire général du Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l'Ifri
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