Thomas Gomart : « Malgré les critiques, ce G7 aura eu le mérite d’exister »
Pour Thomas Gomart, directeur de l’Ifri, le rendez-vous d’Evian aura permis des avancées, notamment sur l’Ukraine. Mais si Trump a encore dicté sa loi, il ne faudrait pas s’y tromper. Celui qui se décrit encore comme le « boss » est un président très affaibli.
Envoyée permanente à Paris
Emmanuel Macron s’est félicité d’un « succès » et d’un « moment d’unité » à l’issue du sommet du G7, ce mercredi, à Evian. Alors qu’il s’apprêtait à recevoir Donald Trump à Versailles pour y fêter les 250 ans de l’indépendance américaine, le président français s’est défendu de toute naïveté à l’égard de son homologue américain. Directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri), historien et spécialiste de la géopolitique, Thomas Gomart tire les leçons de ce sommet.
Quel bilan dressez-vous de ce G7 qui vient de s’achever à Evian ?
Il s’inscrivait dans un contexte géopolitique très particulier, avec la double impasse stratégique des Etats-Unis à Ormuz et de la Russie en Ukraine. C’était aussi le dernier G7 d’Emmanuel Macron. Par rapport à l’Ukraine, ce G7 a consacré le maintien de l’unité, et même une forme de renforcement de cette unité, avec la volonté d’accentuer la pression sur l’économie de guerre russe. Quand on pense à l’humiliation subie encore en février 2025 par Zelensky dans le Bureau ovale, c’est très frappant.
Sur le Moyen-Orient, après le protocole d’accord, ce G7 a réussi à agréger un certain nombre d’acteurs, en particulier le Qatar, les Emirats et l’Egypte. Ces pays étaient très heureux de participer à cette discussion parce que, évidemment, tout le monde s’interroge sur la viabilité de ce protocole d’accord. Ce que je retiens aussi, c’est la consécration du principe d’une coalition de volontaires pour le détroit d’Ormuz, comme cela avait déjà été le cas pour l’Ukraine.
Les Européens ont en effet proposé leurs services, mais Donald Trump leur a en quelque sorte répondu « merci, mais non merci »… N’est-il pas une nouvelle fois apparu, comme il le dit d’ailleurs lui-même, comme le « boss » ?
La centralité des Etats-Unis sur la scène internationale, d’une part, et le déséquilibre qui s’est créé au sein du G7 entre les Etats-Unis, les économies européennes, japonaises et canadiennes, d’autre part, donnent la possibilité au président des Etats-Unis de continuer à imposer ses règles. Il est resté au centre du jeu. Allait-il écourter sa présence ? Quelle serait sa gestuelle ? Toute l’attention était focalisée sur lui, jusqu’à ce retard ce mercredi matin qui a provoqué les rires crispés de ses partenaires. Mais cela, c’est de l’ordre du commentaire. L’essentiel, c’est que les Etats-Unis conservent une centralité tout en étant, à l’instar de la Russie, dans une forme d’impasse militaire. Mais avec une très grande différence par rapport à la Russie : c’est une impasse militaire sans aucune perte.
Au G7, tout le monde a fait semblant de croire à l’accord avec l’Iran… N’a-t-on pas acheté l’unité sur l’Ukraine au prix de cette hypocrisie ?
C’est possible. Surtout si on se souvient de l’accord de Turnberry entre Européens et Américains l’été dernier sur les droits de douane. Cet accord représentait en fait l’acceptation par l’Union européenne de l’argumentaire américain de guerre commerciale. La justification, c’était de tenter ainsi de garder les Américains à bord sur l’Ukraine. C’était quelques semaines avant la rencontre d’Anchorage entre Donald Trump et Vladimir Poutine. L’Europe craignait un règlement du conflit entre ces deux pays sans tenir compte des Ukrainiens et encore moins des Européens.
L’Ukraine reste la priorité, à la fois pour les pays européens, mais aussi pour le Japon et pour le Canada à certains égards.
Donc c’est vrai que les Européens sont très embarrassés avec la guerre d’Iran, parce qu’à la fois ils savent parfaitement que cette guerre est une violation du droit international caractérisée, et en même temps, la République islamique d’Iran est un pays hostile aux pays européens. Par ailleurs, ces pays européens soutiennent tous le droit à la légitime défense d’Israël après le 7-Octobre, mais ils se rendent bien compte aussi de la pente illibérale qu’Israël est en train de suivre. Ils savent que son attitude à Gaza, mais aussi en Cisjordanie et au Liban, est un élément de déstabilisation régionale extrêmement puissant.
Pour autant, est-ce que ce soutien réaffirmé des Etats-Unis à l’Ukraine peut être un tournant ?
Je ne pense pas que ce soit un game changer. Ça conforte momentanément l’Ukraine. Mais si sa situation est meilleure aujourd’hui qu’en 2025, elle le doit surtout à sa force de résistance et à sa capacité de production industrielle. Et puis, avec l’administration Trump, les changements de pied sont fréquents. Il faut donc rester prudent.
Est-ce que le format du G7 a montré ses limites ? On voit bien qu’Emmanuel Macron a tenté d’ouvrir le jeu à d’autres pays…
C’est un peu le procès qui est fait en permanence au G7, et dans une moindre mesure au G20. On parle d’une diplomatie de connivence, d’une sorte de club qui ne correspondrait pas à l’évolution de la mondialisation. Mais on continue d’avoir besoin de tels espaces de discussion dans un monde où les logiques de confrontation sont en train de prendre le pas sur les logiques de coopération et où le système onusien brille par sa très grande inefficacité. Même si les discussions y sont imparfaites, le G7 continue d’avoir au moins une vertu : celui de se poser dans des périodes de grand vent comme aujourd’hui. Et j’observe qu’à chaque fois que des pays sont invités à y participer, ils viennent, que ce soit l’Inde ou l’Egypte. Le vrai sujet, c’est la capacité d’entraînement du G7 dans sa relation avec la Chine, qui a été l’éléphant dans la pièce.
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