Vladimir Poutine ou la solitude de l’« Homo sovieticus »
Entre déni de réalité, désir de revanche et communication calibrée, le président russe tente de se poser en maître du jeu. Mais, après plus de quatre ans de guerre en Ukraine, ces vieilles ficelles héritées du passé soviétique montrent leurs limites, et l’homme fort du Kremlin est en perte de crédibilité.
Comme d’autres dictateurs avant lui, Vladimir Poutine dispose de ses propres journaux télévisés. Chaque soir, après l’édition de 20 heures, les équipes de la chaîne officielle Rossiya 1 restent sur leur lieu de travail et rééditent les sujets pour en livrer une version soigneusement expurgée de toute actualité susceptible de déplaire au président russe.
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Reclus dans cette bulle informationnelle, le président russe répète à l’envi que son armée progresse « chaque jour dans toutes les directions » en Ukraine. Le 4 juin, il s’est félicité de la conquête d’« environ 2 440 kilomètres carrés » – un chiffre manifestement déconnecté de la réalité. Les forces russes ont perdu du terrain en mai, pour le deuxième mois de suite, d’après les analyses de l’Institute for the Study of War, un groupe de réflexion américain. Même les zélateurs du régime reconnaissent qu’il est peu probable que Moscou parvienne à percer les lignes. « Une guerre d’usure indéfinie n’est pas dans l’intérêt de la Russie », notait Dmitri Trénine, ancien colonel des services de renseignement de l’armée soviétique devenu politologue, dans un article publié, le 28 mai, sur le site de Russia Today (RT).
Le front est figé, l’économie civile dévisse, les raffineries sont visées par des attaques de drones sur tout le territoire, mais Vladimir Poutine semble concentrer son attention sur un autre objet : sa communication. Une vidéo, diffusée le 11 mai, le montre en jean et blouson, conduisant lui-même son Aurus, sa berline blindée, jusqu’à l’entrée de l’Hôtel Arbat, en plein centre de Moscou. A l’intérieur l’attend Vera Dmitrievna Gourevitch, 92 ans, son ancienne institutrice et ex-major de la police, avec qui il est resté en relation. Cette fois, il vient la chercher pour un déjeuner au Kremlin.
La scène est filmée comme des retrouvailles spontanées. Mais un détail intrigue : un homme surgit, se présentant tout sourire comme un « touriste venu en voiture de Sotchi ». Le président l’interroge brièvement. « Vous aimez Moscou ? – Oui, bien sûr, on vient chaque année », répond-il, bientôt rejoint par son épouse : « On adore Moscou. » Présentée comme « sans protocole », la séquence est censée illustrer, selon le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, la « joie de la communication humaine simple » que cultiverait le président.
Cette opération de communication avait peut-être pour objectif de faire oublier une information embarrassante. Quelques jours plus tôt, un rapport attribué à un service de renseignement européen – sans plus de précisions – dressait un portrait bien différent du président russe. Selon le document, Vladimir Poutine serait obsédé par sa sécurité, redoutant d’être renversé par son propre entourage, voire d’être assassiné. Cette crainte l’a conduit à la renforcer considérablement. Il passerait ainsi l’essentiel de son temps terré dans des « bunkers » spécialement aménagés dans chacune de ses nombreuses résidences.
La séquence tournée à l’Hôtel Arbat était presque parfaite – à un détail près, relevé par Agentstvo, un média d’investigation de l’opposition russe en exil. Le prétendu touriste n’en était pas un. Le barbu jovial en survêtement, qui interpelle Vladimir Poutine avec décontraction, s’appelle Alexandre Bazarny.
Ancien agent de sécurité, il a travaillé pour la compagnie affectée au chalet présidentiel à Krasnaïa Poliana, la station de ski prisée de l’élite, près de Sotchi. Il est également passé par une société de gestion liée à Gazprom, le géant gazier russe. Connu du FSO, le service de protection des hautes personnalités, il a été choisi pour jouer ce rôle. Rien n’a été laissé au hasard. L’Hôtel Arbat lui-même, situé à proximité du Kremlin, appartient à l’administration présidentielle, ce qui le rend plus facile à sécuriser, comme l’ont souligné les médias d’opposition.
Le « pépé du bunker »
« Les bains de foule et les rencontres spontanées ont depuis longtemps été remplacés par des mises en scène où des membres des services jouent le rôle de citoyens ordinaires. Aussi ridicules qu’elles puissent paraître au public occidental ou aux jeunes Russes connectés, ces images fonctionnement auprès de l’électorat âgé », explique Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre de recherches Russie-Eurasie à l’Institut français des relations internationales. Vladimir Poutine pourrait-il communiquer autrement ? « Dans un régime autoritaire, l’enjeu est de montrer que tout est sous contrôle : le président incarne un pouvoir immuable que personne ne peut défier », rappelle la chercheuse.
Si nul n’ose le défier ouvertement, ils sont nombreux à le tourner en dérision sur les réseaux sociaux. Surnommé le « pépé du bunker », le président se met à ressembler aux gérontes du Politburo soviétique qui, acclamés par la foule sur la place Rouge, étaient moqués à voix basse, dans les cuisines, pour leurs discours déconnectés de la réalité. Dès le début des années 1980, les Soviétiques ordinaires avaient cessé de croire à l’idéologie officielle. Ils faisaient semblant, par conformisme ou par prudence. A la fin de l’ère Leonid Brejnev (1964-1982), le dogme communiste s’était vidé de sa substance : une croyance sans conviction. « Le mensonge a-t-il disparu dans la Russie postsoviétique ?
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L’URSS, nouvelle version, est désormais bien visible en Crimée annexée. Dans la péninsule, les tickets de rationnement pour l’essence, les files d’attente aux stations-service et les étagères vides dans les supermarchés ont refait leur apparition. Ces pénuries sont la conséquence des attaques massives de drones ukrainiens visant le corridor terrestre qui relie la Crimée au Donbass et à la Russie. L’intensité de ces attaques perturbe fortement l’organisation logistique, tout en épuisant les stocks de munitions de la défense aérienne russe. A force de frapper raffineries, dépôts de carburant et chaînes d’approvisionnement, Kiev a fait de la Crimée le talon d’Achille de l’armée russe.
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L’Ukraine pourrait-elle devenir l’Afghanistan de Vladimir Poutine ? La comparaison doit être nuancée. « En Ukraine, les conséquences de la guerre dépassent celles de l’Afghanistan, notamment sur le plan humain, rappelle Tatiana Kastouéva-Jean. La Russie y perd désormais, en un mois, plus d’hommes que l’Union soviétique en une décennie de conflit afghan [1979-1989, entre 15 000 et 26 000 selon des sources russes]. »
Exaltation nationaliste
A la différence de la guerre contre les moudjahidine, menée loin du territoire russe, la guerre en Ukraine est présentée comme existentielle. Toute l’énergie et les ressources sont centrées sur l’effort de guerre, sans susciter pour l’instant de vague de mécontentement majeure. « La rémunération généreuse et les avantages sociaux octroyés aux combattants, malgré la corruption, modifient le regard de la société sur les volontaires, dont la mort n’émeut pas outre mesure, poursuit la chercheuse. L’économie se fragilise, mais elle tient. Et aucun leader comparable à Mikhaïl Gorbatchev [dernier dirigeant de l’URSS, de 1985 à 1991] n’émerge aujourd’hui pour proposer un autre récit national. » L’exaltation nationaliste constitue l’un des principaux ressorts du régime.
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Mais, après plus de quatre années de guerre, ce récit semble s’essouffler. Un ton plus dissonant, moins triomphaliste que celui du Kremlin, s’est fait entendre au Forum économique de Saint-Pétersbourg, le Davos russe, qui s’est tenu du 3 au 6 juin. A cette occasion, des entrepreneurs ont évoqué leurs déboires, sans les attribuer directement au conflit.
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> Lire le reste de l'article sur le site du Monde.
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