La démocratie russe: de la spontanéité à l'improvisation?
De 1991 à 1996, émerge en Russie un régime de « démocratie immature » ou d’« infra-démocratie », fondé sur des institutions nouvelles. Auprès de ces dernières en subsistent d’autres, qui n’ont connu que des changements mineurs, ou se sont recomposées sur des logiques étrangères aux réformes des années 1990. Le régime actuel se caractérise par des institutions de transition, remplissant des espaces sociopolitiques vacants : la vraie lacune de la société russe, c’est l’absence de pouvoir consolidé.
Les réformes menées depuis quinze ans en Russie y sont inégalement appréciées. Celles qui ont résulté, dès l’effondrement de l’Union soviétique, de la désintégration, de l’isolement ou de la paralysie des anciennes institutions sont jugées plus ou moins réussies ; celles, en revanche, qui visaient à créer des institutions nouvelles, voire de nouveaux rapports sociaux, sont considérées comme des échecs par la majorité de la population.
Depuis août 1991, volens nolens, les organes du pouvoir, à tous les niveaux, participent activement à ce qui n’est pas une réforme mais une décomposition. « Sauve qui peut et ôtez-vous du chemin ! » aurait pu être le mot d’ordre de la société russe sous Boris Eltsine. On considérait alors comme politiquement correct, sinon sage, de céder ce que l’on ne pouvait conserver : propriété, souveraineté, contrôle de l’administration. Là où le pouvoir tentait, timidement ou résolument, de sauver, de défendre ou de bâtir, l’échec – un échec humiliant pour lui et pour le pays – venait vite : quand il tentait de concevoir la Communauté des États indépendants (CEI) comme un mécanisme d’intégration nouveau, et pas seulement comme une procédure de divorce ; quand il tentait de retenir, par des voies acceptables, la Tchétchénie ; quand il essayait de privatiser en douceur, de construire un système bancaire ou de s’intégrer dans un système économique et de sécurité international où la Russie aurait toute sa place. Durant toutes ces années, la seule chose que le pouvoir ait sauvée… c’est le pouvoir lui-même, à travers la « petite guerre civile » d’octobre 1993, l’adoption de la nouvelle Constitution en décembre de la même année, les élections présidentielles en 1996, et la transmission du pouvoir en 1999-2000.
Échecs et mauvais calculs n’ont pas empêché le pouvoir de remplir, lentement mais sûrement, les espaces non occupés ou mal exploités par la société civile, les autorités locales ou le système des partis. Si chaque mesure de renforcement du pouvoir central a été perçue négativement par l’élite politique et la majorité de la population, l’image d’une autorité forte, hiérarchisée et centralisée, a bénéficié globalement d’une appréciation positive. Cette remarque permet de comprendre comment les citoyens russes ont surmonté le choc de 1993 et peuvent maintenant, passivement et massivement, soutenir Vladimir Poutine.
PLAN DE L’ARTICLE
- Un véritable changement
- Les élections libres
- La séparation des pouvoirs est inscrite dans la Constitution
- La décentralisation territoriale
- Des médias libres et « pluralistes » - Un changement inachevé
- Les forces armées
- Les structures de droit et de protection - Des « institutions de transition »
- Les oligarques
- Les « clans » politiques
- Les « équipes »
- La « privatisation » du pouvoir d’État - Société et pouvoir politique
Ce texte a été publié pour la première fois dans le n°1:2004 de Politique étrangère.
Alexeï Salmine est président du Russian Public Policy Center et professeur au Moscow Institute of International Relations.
Le texte est traduit du russe par Svetlana Lomidzé.
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