L'Union européenne dans un continent en guerre
Lors de son arrivée à la tête de la Commission européenne, Ursula von der Leyen avait exprimé son souhait que cette institution devienne plus « géopolitique ». La guerre en Ukraine a donné tout son sens à cette formule. Plus que jamais, l'Union européenne doit oeuvrer pour sa défense et sa souveraineté. En d'autres termes, elle doit devenir une véritable puissance et trouver sa place dans un monde où compétiteurs et adversaires ne manquent pas.
L’Union européenne (UE) est un projet né d’un rejet de la puissance et d’une volonté de gérer l’interdépendance économique entre États membres pour former une nouvelle communauté politique en rationalisant les contraintes du système international. Ce projet de paix et de prospérité démocratique, inédit au regard des transferts de souveraineté qu’il implique, a longtemps échoué à prendre en compte les questions de défense, les États membres préférant régler la question du hard power seuls ou dans le cadre transatlantique. L’invasion de l’Ukraine en février 2022 marque le retour des notions de géopolitique et de puissance au cœur de la réflexion sur l’UE : des marges de l’UE, et de ce que l’on pourrait appeler sa « géopolitisation », surgissent aujourd’hui les principaux défis qui permettront à la construction européenne d’affronter l’avenir.
L’UE face au défi de la puissance
Le projet européen est né d’une réaction à la guerre. Pour les Pères fondateurs, la coopération fonctionnelle des États et la logique du compromis constructif (la fameuse « méthode Monnet ») se substituaient aux rapports de force qui avaient mené aux guerres fratricides du XXe siècle. Le socle de la première Communauté européenne fut l’économie : marché du charbon et de l’acier, et commerce, pour lesquels des « solidarités de fait » (déclaration Schuman du 9 mai 1950) devaient l’emporter sur le paradigme du rapport de force.
Lorsque la Communauté européenne chercha à investir le domaine de la défense, avec le projet de la Communauté européenne de défense (CED) en 1952-1954, ce fut un échec. Les traités de Rome constituèrent en 1957 un retour à l’appréhension de la puissance par l’économie. Ce n’est nullement un hasard si la proposition de CED, comme son « enterrement », vinrent de France. Dans la communauté des fondateurs, la France était le pays dans lequel les élites politiques étaient les plus convaincues que la puissance ne peut entièrement faire l’impasse sur le militaire. Le débat sur la création d’une armée européenne posait la question de la remilitarisation de l’Allemagne, que gaullistes et communistes, comme une partie des socialistes, voyaient comme une menace pour la France. [...]
PLAN
- L’UE face au défi de la puissance
- Le récit de la « souveraineté européenne » : une prise de conscience géopolitique ?
- L’épreuve de la guerre
Thierry Chopin est professeur de science politique à l'Université catholique de Lille et conseiller spécial de l'Institut Jacques Delors.
Christian Lequesne est professeur de science politique à Sciences Po Paris et ancien directeur du CERI.
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