Europe : se confronter aux vraies menaces
Les pays européens se préparent officiellement pour une agression russe qui n'aura pas lieu, et que leurs armées n'auraient aucune chance de repousser sans l'aide massive des Américains. Il est temps qu'ils s'organisent pour répondre aux vrais défis qui menacent leur sécurité : une nouvelle déstabilisation dans les Balkans et l'implosion de l'Afrique de l'Ouest. Ils peuvent le faire, à condition de modifier considérablement leur stratégie globale et la logique d'organisation de leurs forces.
« Le premier acte et en même temps le plus considérable et le plus décisif qui incombe à l’homme d’État ou au chef d’armée consiste […] à juger […] la guerre qu’il entreprend […]. »
Carl von Clausewitz, De la guerre
La planification militaire en Europe de l’Ouest est aujourd’hui dans un état d’absurdité presque surréaliste. Nos élites en matière de sécurité, à commencer par le secrétariat de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), sont obsédées par l’idée d’une prétendue menace venant de la Russie. En réalité, le seul pays européen que la Russie pourrait envahir est l’Ukraine, et le président Joe Biden a bien fait comprendre que les États-Unis et l’OTAN ne se battraient pas pour la défendre (pas plus qu’ils ne se battirent pour elle en 2014 ou pour la Géorgie en 2008). Pourtant, les États-Unis et l’OTAN restent officiellement engagés vis-à-vis d’une future adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Dit autrement, ils n’ont ni l’envie ni la capacité d’honorer un engagement de l’article 5 vis-à-vis de l’Ukraine.
La menace imaginaire de la Russie contre l’OTAN et l’Union européenne (UE) permet aux institutions de sécurité de l’Europe d’ignorer, et de ne pas anticiper, deux autres menaces plus réelles et sérieuses. L’une d’elles pourrait pourtant ébranler les démocraties européennes bien plus gravement que ne le pourrait la Russie. Les armées européennes auraient besoin d’être configurées pour répondre à ces deux menaces, et leur action appuyée par un effort concentré sur l’aide économique.
Cette remarque s’applique d’abord aux armées françaises et britanniques, les deux seules forces européennes importantes et prêtes au combat. Elles devraient être configurées pour pouvoir au besoin répondre à ces défis sans aide directe des forces américaines – une aide qui ne peut être garantie dans le contexte géopolitique actuel. Les membres européens de l’OTAN devraient se concentrer sur un objectif nouveau et réaliste : reconstruire une relation franco-britannique, centrale pour la sécurité européenne et pour les deux pays. Cela permettrait en outre d’alléger le fardeau d’une armée américaine déjà sérieusement débordée.
Nulle armée sérieuse ne peut être organisée sans une idée relativement claire de l’ennemi et des espaces où elle pourrait avoir à l’affronter. Pour les forces spéciales européennes, l’ennemi devrait être les rebelles islamistes, et les terrains d’opérations le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Pour les forces au sol régulières, l’adversaire devrait être la Serbie (sans exclure de se battre aussi contre des Albanais ou des Croates pour maintenir la paix dans les Balkans). […]
PLAN
- La chimère russe
- Balkans : la bombe à retardement
- Le Sahel et l’Afrique de l’Ouest
Anatol Lieven est senior fellow au Quincy Institute for Responsible Statecraft (Washington). Il a récemment publié : Climate Change and the Nation State, Oxford, Oxford University Press, 2021.
Traduit par Cadenza Academic Translations.
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