Le Brexit est-il vraiment « anglais » ?
Le résultat du référendum de 2016 ne traduisait pas un populisme, ou un exotisme culturel, spécifiquement anglais. L’opinion britannique était alors en phase avec les opinions européennes critiques vis-à-vis de l’Union européenne. La non-appartenance à la zone euro promettait une séparation sans trop graves effets. Séparation qu’annonçaient un fort attachement à la décision nationale et un détachement persistant vis-à-vis du projet européen, vu comme un simple lien économique.
Le 23 juin 2016, le Royaume-Uni a répondu à la question « Le Royaume-Uni devrait-il rester membre de l’Union européenne (UE) ou quitter l’UE ? » : 51,9 % (des 72,2 % de votants) ont choisi le retrait, 48,1 % se sont prononcés pour le maintien ; 17 410 742 contre 16 141 241. La plupart des commentateurs, alors et depuis, ont présenté ce vote comme essentiellement anglais – présupposé partagé par force partisans à la fois du retrait et du maintien.
Classe politique et médias, en majorité en Angleterre ou ailleurs, déplorant la supposée aberration de ce vote, y ont vu une variante britannique d’un populisme en plein essor. Pour certains, ce vote manifestait la nostalgie anglaise du passé impérial ou (sans que la contradiction les gêne) un little Englandism (isolationnisme). D’autres l’attribuaient à la xénophobie, ou même au racisme, anglais, à l’égard des migrants. Il a aussi été largement considéré comme une forme peu élaborée de protestation d’une certaine classe laborieuse anglaise, « en déficit d’information », « laissée de côté » par la mondialisation, cherchant un recours désespéré dans le nationalisme britannique. Envers de la même médaille : les Brexiters (partisans du retrait) expliquaient le vote par un autre ensemble de caractéristiques britanniques : le Common Law, vu comme fondamentalement différent de l’héritage du droit romain en Europe ; un attachement fort aux institutions nationales, comme le Parlement ; un engagement viscéral en faveur d’un gouvernement démocratique rendant la législation européenne peu acceptable.
Le vote en faveur du retrait semble bien d’abord anglais, et pas seulement du fait du poids de la population anglaise dans le Royaume-Uni. Écosse et Irlande du Nord ont massivement voté pour le maintien : en Écosse, 1,6 million de voix pour le maintien (62 %) et 1 million pour le retrait (38 %) ; en Irlande du Nord, 440 000 pro-maintien (55,8 %) 350 000 pro-retrait (44,2 %). Au pays de Galles, au moins aussi distinct sur le plan ethnique que les deux autres nations, le vote a été presque identique à celui de l’Angleterre.
Opinion britannique, opinions européennes
Sans doute certains traits britanniques et/ou anglais, sur les plans politique et culturel, expliquent-ils partiellement le Brexit. Mais il faut considérer plus largement le contexte historique et géographique. Aussi paradoxal que cela paraisse, en 2016 le vote des Anglais et des Gallois était conforme à la tendance européenne. Depuis les années 1990, le vote populaire, dans de nombreux pays membres, traduisait clairement une réticence à l’égard de l’intégration européenne – ce dont les dirigeants devaient convenir publiquement. […]
PLAN
- Opinion britannique, opinions européennes
- Le choix de demeurer hors de l’euro
- Un rapport particulier à la « vision » européenne
Robert Tombs est professeur émérite d’histoire française à l’Université de Cambridge et membre du St John’s College.
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