Nigéria : les méfaits de la democrazy
Lors du scrutin de février 2019, le président sortant, Muhamma du Buhari, a été réélu. Si une alternance peut avoir lieu à la tête de l’État, la démocratie nigériane ne s’en porte pas bien pour autant. Les milieux politiques sont gangrenés par la corruption. Les dirigeants successifs se révèlent incapables de créer de la cohésion nationale et d’assurer la sécurité dans certaines zones. Boko Haram est loin d’avoir été vaincu et agit comme un révélateur des faiblesses de l’État.
Les élections de février 2019 au Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique, n’ont guère soulevé d’enthousiasme. En effet, elles ont opposé deux purs produits du système : l’un, le président sortant Muhammadu Buhari, qui fut d’abord dictateur militaire en 1984-1985 et qui s’est présenté sous les couleurs de l’All Progressive Congress (APC) ; l’autre, Atiku Abubakar, qui avait participé à la fondation du People’s Democratic Party (PDP) et qui a été vice-président du Nigéria entre 1999 et 2007. Alors que la majorité de la population a moins de 30 ans, ces vieux routiers de la politique, tous deux musulmans originaires du Nord, n’étaient guère en mesure d’incarner le moindre espoir de changement dans un pays gangrené par la corruption, ravagé par la pauvreté, et réputé pour sa violence. Comme d’habitude, l’organisation des élections a suscité de nombreuses tensions et des accusations de fraudes… avant d’aboutir, cette fois, à la victoire contestée de Muhammadu Buhari.
À première vue, le Nigéria paraît certes plus démocratique et dynamique que les régimes fossilisés de pays voisins comme le Cameroun ou le Tchad, dont les présidents sont au pouvoir depuis respectivement 1982 et 1990. Le fonctionnement politique de la première puissance économique, démographique et militaire d’Afrique de l’Ouest ne se caractérise pas moins par un affairisme effréné, une appropriation privée du domaine public de l’État, et des pratiques de gouvernance mafieuses. Depuis la fin de la dictature militaire et l’instauration d’une IVe République en 1999, les Nigérians préfèrent d’ailleurs parler de « régime civil » plutôt que de « démocratie ». Non sans humour, certains ironisent ainsi sur les méfaits de la democrazy.
De fait, la fraude électorale est une vieille histoire au Nigéria. L’achat de votes y répond en effet à un système clientéliste où les électeurs ont aussi leur mot à dire. Dès avant l’indépendance de 1960, la suffragette Funmilayo Ransome-Kuti (1900-1978), mère du fameux musicien Fela, se plaignait par exemple de ce que certains citoyens demandaient à être payés pour aller voter, arguant que les candidats élus allaient quant à eux toucher des primes de 300 livres par an. Entre deux coups d’État militaires, les accusations de fraude ont perduré sous les quatre républiques qui ont ponctué la vie politique du Nigéria. Les scrutins organisés depuis 1999 n’y ont pas échappé. En 2007 en particulier, Umaru Yar’ Adua a été élu président alors que, selon les estimations, à peine 20 % des électeurs avaient pris la peine de se rendre aux urnes. […]
PLAN
- Un pays tiraillé par la force des identités régionales
- Au-delà de l’ethnie et du déterminisme économique
- Les conflits du bétail, révélateurs du politique
- Boko Haram : un symbole de la faiblesse de l’État
- Civils et militaires unis par la corruption
Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (Paris), et Global Fellow au Peace Research Institute (Oslo).
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