La crise allemande commence par la voiture
Selon les chiffres publiés mi-février par le cabinet de conseil EY, 142 400 emplois ont disparu dans le secteur automobile allemand depuis 2019. Les récentes annonces de licenciements faites par Volkswagen ou BMW suscitent de grandes inquiétudes dans un pays qui a bâti sa fierté et sa prospérité d’après-guerre sur sa force industrielle et son produit phare : l’automobile.
Titre
Points clés
En Allemagne, l’hémorragie des postes de travail a commencé avec 142 400 emplois disparus dans le secteur automobile depuis 2019, une tendance qui pourrait s’accélérer.
Volkswagen a annoncé 35 000 suppressions d’emplois d’ici 2030, soit près d’un tiers de ses effectifs en Allemagne, avant que son PDG, Oliver Blume, n’évoque, en juillet 2026, la suppression de 100 000 postes supplémentaires dans le monde.
Ce qui est aujourd’hui en cause, c’est la colonne vertébrale de l’industrie européenne, avec plus de 732 000 emplois directs, dont 70 % dépendent des exportations dans un contexte global qui tend plutôt vers la fermeture.
L’industrie automobile allemande est déjà largement hors d’Allemagne, avec 69 % des voitures de marque allemande fabriquées à l’étranger en 2025. Les 4 millions de voitures encore produites sur le sol allemand sont exportées à 76 %, ce qui prive le secteur d’un marché intérieur sur lequel se replier quand les marchés étrangers se ferment.
La Chine, qui a fait la fortune du modèle allemand, est aussi le principal responsable de ce déclin : les réorientations géoéconomiques du PCC ont fait perdre près d’un tiers des parts de marché entre 2022 et 2025.
C’est dans le secteur des batteries que la Chine a pris un avantage industriel considérable : 70 % des voitures électriques mondiales et 80 % des cellules de batteries sont produites en Chine, alors que ces dernières représentent 30 à 35 % de la valeur d’un véhicule électrique.
Le choc chinois survient au moment où le pilier transatlantique se fissure : les exportations automobiles vers les États-Unis ont chuté de 20 % entre 2024 et 2025, tandis que Donald Trump a menacé, le 1er mai 2026, d’augmenter les droits de douane de 15 % à 25 %.
Enfin, la guerre commerciale sino-américaine prend les constructeurs allemand en tenaille. Un projet de loi américain vise les entreprises détenues à 15 % ou plus par un « pays adversaire », or le capital de Mercedes est détenu à plus de 19 % par des entités chinoises.
L’hésitation stratégique face au thermique se traduit déjà par des aveux d’échec aux conséquences politiques profondes. Volkswagen veut se séparer de Zwickau, en Saxe, où le groupe avait investi 1,2 milliard d’euros dans l’électrique, ce qui nourrit le ressentiment de l’Est et alimente l’AfD. Le constructeur cherche également un repreneur pour Osnabrück, mais les candidats issus du secteur de l’armement, comme le groupe israélien Rafael, heurtent des convictions pacifistes profondément ancrées.
À l’approche de l’élection en Saxe-Anhalt qui pourrait, pour la première fois depuis 1945, porter ce dimanche, 6 septembre l’extrême droite seule au pouvoir dans un Land, la crise automobile devient un facteur politique à part entière dont il faut suivre de près la trajectoire et l’ampleur.
Ces suppressions d’emplois reflètent un secteur qui perd des parts de marché à l’étranger, sur fond de contraintes renforcées aux États-Unis et en Chine, et d’une perte de compétitivité résultant notamment d’une indécision quant à la transition du véhicule thermique au véhicule électrique. Cette indécision est due à la crainte qu’une transition trop rapide vers cette nouvelle technologie ne fragilise de manière irréversible une filière qui constitue un véritable catalyseur économique, pourvoyeuse d’emplois, de recettes fiscales, d’innovation technologique et de dynamisme régional.
Le secteur se trouve aujourd’hui mêlé aux transformations politiques de l’Allemagne et géopolitiques du continent. En raison de sa dimension systémique, il devient un paramètre important pour Berlin, qui doit en tenir compte pour réagir à la politique de subvention chinoise, aux droits de douane de l’administration américaine ou pour négocier des accords commerciaux.
Le secteur automobile, miroir et symbole du modèle économique allemand
Au cœur du « miracle allemand » d’après-guerre, l’automobile incarne la réussite économique et sociale du pays. La triple stratégie axée sur la « globalisation », l’intégration au marché unique européen et la spécialisation dans le segment premium, a assuré son succès au cours des décennies passées. Mais les constructeurs atteignent aujourd’hui leurs limites face à l’électrification, domaine dans lequel ils ont pris du retard, face à la concurrence chinoise et face à la politique douanière de Donald Trump. Cela se traduit par des plans sociaux que les partis aux extrêmes de l’échiquier politique savent habilement exploiter. D’ailleurs, la mutation du tissu industriel allemand vers un renforcement de l’industrie de la défense, qui fait parfois usage de la « réserve stratégique » de l’industrie automobile, ébranle des convictions pacifistes profondément ancrées.
En Allemagne, le secteur automobile représente plus de 732 000 emplois directs (465 000 chez les constructeurs et 267 000 chez les fournisseurs). Il est ancré territorialement en Basse-Saxe (qui abrite le plus grand constructeur allemand Volkswagen), en Bavière (où se trouve le constructeur haut de gamme BMW) et en Bade-Wurtemberg (avec la marque premium Porsche et le premier fournisseur mondial, Bosch). Cet écosystème infuse dans l’économie tout entière, générant des emplois indirects dans des secteurs aussi divers que la chimie, le textile, la sidérurgie ou les technologies de l’information et des communications. Si le secteur automobile se porte bien ces branches ont tendance à en profiter par effet multiplicateur, et dans le cas inverse, elles risquent d’être impactées.
[...]
>> >> Lire l'article intégral sur le site Le Grand Continent.
Marie Krpata est chercheuse au Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Ifri, où elle travaille en particulier sur l’Union européenne et la politique étrangère de la France et de l’Allemagne. Juriste et politiste de formation, son parcours l’a menée en Autriche, en France et en Allemagne.
Lire les publications de Marie Krpata :
- « Redémarrer l’économie allemande : entre impératifs économiques, sociaux et de défense », Études de l’Ifri, mai 2026.
- « L’automobile, talon d’Achille de l’industrie allemande ? », Études de l’Ifri, mars 2021.
Contenu disponible en :
Thématiques et régions
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Entre protestation et conquête du pouvoir : l'AfD à l'approche des élections régionales à l'Est
Les élections régionales de septembre permettront de mesurer dans quelle mesure l’AfD évolue d’une force de protestation vers une force politique susceptible d’exercer le pouvoir, dans un contexte de fragmentation croissante du paysage politique et de mécontentement grandissant à l’égard du chancelier Friedrich Merz et de sa coalition. Alors que l’AfD est solidement implantée dans l’Est de l’Allemagne, elle progresse également à l’Ouest, soulevant ainsi des questions majeures sur la formation des coalitions et l’avenir de la vie politique allemande.
La France et l’Allemagne : nouveau monde, nouveau sens
On s’interroge aujourd’hui légitimement sur le contenu et l’avenir du binôme, ou du couple – selon les cohabitants – franco-allemand. Mais pour ce faire, il vaut mieux inscrire les défis de l’actualité dans le rythme de l’histoire.
France-Allemagne : dépasser les différends pour renforcer la souveraineté européenne
La « relance » franco-allemande initiée avec l’arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie en mai 2025 et sa mise en œuvre lors du Conseil des ministres franco-allemand (CMFA) de Toulon en août 2025 avait pour objectif de pallier les difficultés structurelles entre la France et l’Allemagne. Force est néanmoins de constater que les ambitions affichées n’ont été que partiellement traduites dans les faits. La relation franco-allemande traverse en effet depuis le début de l’année 2026 une séquence où les difficultés conjoncturelles se combinent à des divergences plus profondes de priorités, de méthode et de culture stratégique.
L’Allemagne face au triangle États-Unis, Russie, Chine : des changements de paradigme systémiques
Depuis la réunification, l’Allemagne a construit sa prospérité sur un ordre international fondé sur le libre-échange, le multilatéralisme et la stabilité géopolitique. Ce modèle reposait sur trois relations jugées complémentaires : la protection militaire américaine, l’approvisionnement énergétique russe et l’intégration économique avec la Chine. Pendant plusieurs décennies, Berlin a considéré ces interdépendances comme des facteurs de paix, de croissance et de sécurité.