Dissuasion nucléaire : l’offre de la France à l’Europe
Le 2 mars à l'Ile Longue, Emmanuel Macron a annoncé le renforcement de la dissuasion nucléaire française, désormais élargie à l'Europe. Quelles sont les conditions de cette dissuasion avancée ? Signerait-elle la fin du parapluie nucléaire américain en Europe ? Et quelles réactions des Européens ?
Depuis une semaine déjà, il y a d’heure en heure le fracas de la guerre en Iran et au Liban, avec son cortège de morts et de malheurs, et toujours depuis plus de quatre ans la guerre en Ukraine. On voit les Américains tenter de venir à bout du régime de Téhéran en utilisant massivement les missiles qu’ils refusent à Kiev pour contrer la Russie, et maintenant – quelle ironie – demander aux Ukrainiens leur technologie pour venir à bout des drones iraniens qui aspergent le Moyen-Orient.
Menacés par l’agressivité de Vladimir Poutine, la désinvolture de Donald Trump, et la montée en puissance militaire de la Chine, les Européens ont compris dans la douleur qu’ils n’ont plus le choix : c’est à nous de renforcer nos systèmes de défense, c’est à nous, au-delà des méfiances et des rivalités traditionnelles, de mieux coordonner nos efforts et nos investissements pour assurer notre indépendance et la sécurité des populations. Nous avons changé d’époque, elle est brutale, les empires s’affirment, les règles disparaissent.
Les nouveaux objectifs de la dissuasion nucléaire avancée
Voilà pourquoi les annonces solennelles d’Emmanuel Macron lundi dernier à l’Île Longue, devant un sous-marin lanceur d’engins nucléaires prêt à prendre la mer, méritent ce matin ce pas de côté par rapport à l’actualité. Si la décision ultime du feu nucléaire demeure la prérogative exclusive du président de la République, la définition des intérêts vitaux de la France ne s’est jamais limitée au tracé de ses frontières. Sa force nucléaire offrira désormais à ses alliés européens une capacité de dissuasion avancée, complétée par une augmentation du nombre de têtes nucléaires et un épaulement réciproque des forces conventionnelles. S’agirait-il d’un discours de plus, encore un, ou d’un palier décisif vers cette autonomie stratégique européenne prônée par le chef de l’État, depuis près de 10 ans, dans un scepticisme quasi général et qui prend désormais tout son sens ?
Huit pays européens ont déjà signifié leur intérêt, à commencer par l’Allemagne, qui opère ainsi par rapport au nucléaire un changement de doctrine radical. Que signifie l’épaulement conventionnel quand on voit les difficultés entre Européens à s’accorder sur des investissements et des programmes communs ?
Le Royaume-Uni se rapproche du continent : l’autre puissance européenne dotée a fortement accru son arsenal qui s’inscrit dans le dispositif nucléaire de l’Otan. Et c’est à ce niveau-là que les questions surgissent. Si la force française reste par principe indépendante, quelle articulation, quelle coordination avec le système de l’Otan sous commandement américain ? Le Pentagone réagit positivement aux annonces françaises.
Moscou, qui ne cesse d’agiter la menace nucléaire, s’inquiète de l’intérêt des Scandinaves, et surtout de la Finlande. Dans un tel regain de tensions, où se situe désormais le seuil d’acceptabilité de la menace nucléaire ?
Dissuasion avancée, dissuasion élargie, invisibilité des lignes rouges : même si l’ambiguïté demeure le principe même de la dissuasion, plusieurs de ces notions restent floues. Comment les appréhender ?
Texte citation
« L'arsenal nucléaire français est calibré en fonction des dégâts que l'ont veut faire chez l'adversaire. Les têtes nucléaires doivent toujours être capables de franchir les défenses des adversaires [...] c'est notamment pour ça qu'il y a cette augmentation du nombre de têtes »
Chercheuse, responsable du programme dissuasion et prolifération, Centre des études de sécurité de l'Ifri
Avec :
- Héloïse Fayet vient de publier le 5 mars 2026 un article en anglais pour le Bulletin of the Atomic Scientists : “France has a new nuclear doctrine of ‘forward deterrence’ for Europe. What does it mean?”.
- Ulrike Franke a publié en décembre 2025 l’article “The trouble with FCAS: Why Europe’s fighter jet project is not taking off”, disponible sur le site de l’ECFR.
- Darya Dolzikova est l’autrice d’un rapport sur la dissuasion nucléaire en Europe : “Nuclear deterrence in shifting Euro-Atlantic security architecture”, paru le 29 janvier 2026 sur le site du RUSI.
- Bruno Tertrais est l’auteur du livre Pax atomica ? Théorie, pratique et limites de la dissuasion, paru en 2024 aux éditions Odile Jacob.
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