Financer le réarmement de l’Europe FED, EDIP, SAFE : les instruments budgétaires de l’Union européenne
Lors d’un séminaire de travail organisé début novembre 2025 à Bruxelles et rassemblant des agents de l’Union européenne (UE) et des représentants civilo-militaires des États membres, un diplomate expérimenté prend la parole : « Honestly, I am lost with all these acronyms » ; une autre complète : « The European Union machine is even complex for those who follow it. »
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Points clés
L’UE a créé des instruments budgétaires (FED, EDIP et SAFE) afin de financer le réarmement de l’Europe. Ces dispositifs sont pilotés par la Commission européenne, qui joue un rôle d’appui militaro-industriel aux États dans le cadre du traité de Lisbonne.
Au sein de l’UE, aucun État membre n’a demandé une exemption à ces dispositifs budgétaires. Pour autant, les 27 États membres utilisent ces instruments budgétaires de manière différenciée en fonction de leurs priorités stratégiques et de leur industrie de défense nationale.
Hors UE, plusieurs États tiers (Islande, Suisse, Liechtenstein, Norvège, Ukraine, Canada) ont été intégrés à ces dispositifs alors que des membres de l’OTAN (Royaume-Uni, Turquie) ne peuvent pas (encore) y participer, ce qui interroge les frontières politiques de l’autonomisation stratégique de l’Europe.
En 2026-2027, un enjeu structurel sera celui de l’engagement budgétaire lié au prochain CPF (2028-2034). Un manque d’ambition politique confirmerait l’écueil d’« instruments budgétaires sans capacité d’intervention », responsabilité qui incombe, en premier lieu, aux représentants des États membres et aux députés européens.
Quatre ans après le début de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine, c’est peu dire que les initiatives politiques prises par l’UE ont été nombreuses dans le domaine militaro-industriel : règlement pour soutenir la production de munitions (ASAP), instrument de renforcement de l’industrie européenne de défense par des achats communs (EDIRPA), programme européen d’investissement dans la défense (EDIP), stratégie industrielle de défense européenne (EDIS), Livre blanc sur la défense européenne, prêt garanti européen (SAFE), « paquet défense omnibus », etc. Afin de suivre les développements institutionnels à l’oeuvre et de monter en compétences sur les enjeux techniques en négociations, des équipes ou des groupes de travail dédiés (task force) ont été constitués dans certaines administrations nationales (en particulier au sein des Représentations permanentes des États membres de l’UE et à la Direction générale de l’armement, DGA) ainsi que dans des départements « affaires publiques » de grands groupes industriels. Si les principaux acteurs européens rencontrent des difficultés pour comprendre les dispositifs européens, on peut penser que ce suivi est rendu, plus difficile encore, dans les capitales nationales.
Le principal changement dans la politique militaro-industrielle menée par l’UE dans le contexte de la guerre en Ukraine est la création d’instruments budgétaires afin de créer des incitatifs financiers en faveur des acteurs industriels et des États. En effet, l’UE ne se contente plus d’édicter des instruments normatifs pour libéraliser le secteur militaro-industriel en Europe afin de générer des synergies industrielles à l’échelle européenne et de le rendre plus compétitif à l’échelle globale en simplifiant les normes européennes. En institutionnalisant des instruments budgétaires tels que le Fonds européen de défense (FED) avant 2022 et les règlements ASAP, EDIRPA et EDIP après 2022, l’objectif est de permettre à l’Europe d’être stratégiquement capable d’assurer sa sécurité collective, de surcroît sans les États-Unis, et de poursuivre le soutien militaire à l’Ukraine face à la Russie de Vladimir Poutine.
Ce « tournant géo-économique » qui pourrait conduire l’Europe à renforcer sa capacité d’action militaro-industrielle, nécessite, selon ses promoteurs, d’activer un triple changement :
- accélérer la production industrielle d’équipements militaires et leur acquisition en commun par les États membres pour réarmer l’Europe ;
- consolider la Base industrielle technologique et de défense européenne (BITDE) afin de résorber sa fragmentation et avoir une organisation plus adaptée aux enjeux géoéconomiques ;
- réduire les dépendances techno-industrielles des États européens vis-à-vis des puissances extra-européennes par un renforcement de leur autonomisation stratégique.
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