Lance-roquettes multiples, une dépendance européenne historique et durable ?
Le conflit en Ukraine a souligné le rôle des lance-roquettes multiples (LRM) dans un conflit moderne, notamment en l’absence de supériorité aérienne empêchant les frappes dans la profondeur air-sol. De son côté, le parc de LRM européen se partage entre une minorité de plateformes occidentales à longue portée acquises à la fin de la guerre froide et une majorité de plateformes de conception soviétique ou post-soviétique axées sur la saturation à courte portée.
Peu sollicité au cours des trois décennies d’opérations extérieures et de maintien de la paix, le parc européen de LRM s’est largement réduit, chaque armée n’en conservant qu’une capacité échantillonaire ou en choisissant de l’abandonner. Les programmes de modernisation réalisés visaient ainsi autant à accroître leurs capacités qu’à prolonger leur durée de service pour repousser un programme de remplacement coûteux.
L’efficacité des LRM livrés aux forces ukrainiennes à partir du printemps 2022 amorce cependant une importante dynamique de réarmement sur ce segment négligé. Faute de solution locale, la plupart des armées ont lancé l’acquisition sur étagère de systèmes extra-européens, le choix étant limité au M142 HIMARS américain (119 unités), au PULS israélien (74 unités) et au K239 Chunmoo (310 unités) sud-coréen, trois plateformes similaires dans leurs performances et coûts. En outre, l’industrie allemande mène deux projets concurrents en coopération avec des acteurs extra-européens pour un développement à moyen terme : le GMARS (Lockheed Martin et Rheinmetall) et l’EuroPuls (KNDS Deutschland et Elbit). La France a choisi de développer une solution souveraine afin de conserver la pleine maîtrise de la production et de l’usage de ses munitions via le programme FLP-T.
Ce projet de long terme nécessite cependant l’acquisition d’une solution intermédiaire, le parc existant n’étant plus soutenable au-delà de 2027. Outre les trois LRM acquis par les armées européennes, la France semble s’orienter vers le Pinaka indien, introduisant potentiellement une quatrième plateforme extra-européenne sur un marché continental déjà bien pourvu. Ce choix interroge d’autant plus que le LRM indien reste bien moins performant que les autres systèmes disponibles, en termes de portée comme de précision. Alors que l’armée de Terre estime son besoin de porter les feux à 150 kilomètres (km) de portée, le Pinaka dispose seulement d’une munition encore en phase de développement ne portant qu’à 120 km. Au-delà des enjeux d’interopérabilité, un tel choix saperait également la crédibilité du discours français promouvant l’acquisition d’armement européen. S’il n’existe pas de LRM européen en tant que tel, introduire un quatrième système moins performant que ceux déjà disponibles en Europe ne manquerait pas d’amoindrir la crédibilité française.
Livrés à l’Ukraine au début de l’été 2022, les lance-roquettes multiples (LRM) occidentaux se sont révélés être des systèmes déterminants, permettant aux forces ukrainiennes de s’attaquer au dispositif russe lors des opérations de reconquête de l’automne 2022. Ces succès ont suscité une attention médiatique sur des systèmes rarement mis en avant dans les inventaires occidentaux et lancé un vaste mouvement de rénovation et de remplacement d’un segment capacitaire négligé en Europe.
Le parc européen de LRM en 2022 était composé majoritairement de plateformes héritées ou dérivées des systèmes d’armes en usage par les armées du pacte de Varsovie comme le BM-21 Grad des années 1960 dont le calibre principal de 122 millimètres (mm) est destiné à des frappes de saturation, aux côtés d’une minorité de systèmes d’origine américaine, issus du programme MLRS M270 des années 1980. Alors que ces plateformes affichent désormais quarante à cinquante ans de service après plusieurs cycles de modernisation, la question de leur remplacement est longtemps restée un impensé pour des armées européennes, avant que l’emballement lié à la guerre en Ukraine ne vienne la poser avec acuité. L’industrie de défense européenne dans son ensemble manque cependant d’expérience sur ce segment. Si les dispositifs de saturation sont relativement bien maîtrisés, surtout par les pays de l’ancien pacte de Varsovie, les munitions sol-sol de précision à longue portée restent encore largement absentes des catalogues industriels du continent ou dépendent de licences extérieures contraignantes.
La France n’échappe pas à ce constat, avec une capacité LRM réduite à une poignée de plateformes vieillissantes, à la disponibilité limitée et dont les munitions dépendent de licences américaines. Paris a récemment fait le choix de lancer le développement d’un nouveau système national afin de disposer de la souveraineté sur son approvisionnement en munitions, seul composant réellement stratégique d’un LRM. Ce choix induit cependant d’importants délais de développement et un possible isolement français en Europe, la plupart des armées européennes ayant fait le choix d’acquisitions sur étagère accélérées de plateformes extra-européennes.
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