Au lendemain des élections, les Etats-Unis seront-ils prêts pour un nouveau Bretton Woods ?
Compte-rendu réalisé par Christian Schülke, assistant de recherche, Ifri Bruxelles
Lors du Mardi de l’Ifri du 14 octobre 2008, Jacques Mistral, directeur des études économiques à l’Ifri, a analysé les conséquences de la crise financière actuelle sur la position des Etats-Unis dans le monde. De même, il s’est prononcé sur les réformes dont la gouvernance mondiale a besoin aujourd’hui.
Jacques Mistral a commencé par deux remarques sur les nouvelles du week-end passé : il s’est réjoui de l’attribution du prix Nobel d’économie à Paul Krugman et des décisions prises lors du sommet extraordinaire de l’Eurogroupe le 12 octobre. Selon le directeur des études économiques à l’Ifri, il semble que ces décisions auraient mis un terme aux discussions des semaines précédentes, puisque les bourses ont répondu très favorablement. Avec toute la prudence nécessaire, M. Mistral a estimé que les décisions du sommet extraordinaire de l’Eurogroupe constitueraient alors un élément déclencheur pour les investisseurs. Le plan d’action commun concernant la garantie des prêts interbancaires montre que la réaction européenne à la crise était mieux adaptée que beaucoup de commentaires ne le faisaient croire. C’est au contraire la réaction des Etats-Unis qui mérite un regard plus critique. En fin de compte, l’Europe sort renforcée de la crise, parce qu’elle a – progressivement – trouvé la bonne solution en attaquant le problème essentiel des prêts interbancaires.
La crise actuelle montre d’ailleurs que la coordination des politiques économiques et plus généralement la gouvernance mondiale doivent être renforcées. C’est dans ce contexte qu’il faut aborder la question d’un nouveau Bretton Woods. Il est évident que les Etats-Unis auront un rôle « indispensable » (Madeleine Albright) à jouer dans l’élaboration d’une nouvelle gouvernance de l’économie mondiale. Jacques Mistral s’attend d’ailleurs à une nouvelle approche des Etats-Unis à ce problème, parce que les Etats-Unis sont en train de tourner la page de la révolution conservatrice : le professeur Mistral a repris l’analyse qu’il a élaborée dans son récent livre La troisième révolution américaine (éditions Perrin). Plusieurs sondages confirment cette analyse, puisqu’une majorité des citoyens américains se déclare régulièrement plus proches des idées démocrates ces dernières années, même si les Américains ont voté pour George W. Bush à deux reprises.
Les valeurs conservatrices sont sur le déclin et les exigences sociales sont en hausse. Ainsi, l’inefficacité de l’Etat face au combat de la pauvreté et face aux problèmes des systèmes de santé et de retraites est de plus en plus critiquée. De même, la position américaine concernant l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique est en train d’évoluer. Certains Etats fédérés et communes ont déjà pris des décisions importantes dans ce domaine, et également les entreprises privées demandent de plus en plus un cadre clair pour les mesures en faveur de l’environnement. Il est un signe clair dans ce contexte que les deux candidats aux élections présidentielles n’ont pas reculé sur leurs positions concernant le « cap and trade » (système d’échange de quotas de CO2) au moment où le prix du pétrole était à plus de 130 dollars.
Selon Jacques Mistral, la crise financière signifie la fin de l’idéologie de la dérégulation : les Etats-Unis doivent aujourd’hui constater l’insuffisance de leur système de régulation et on peut s’attendre à un retour à des règles plus strictes dans ce domaine. Plus globalement, la crise actuelle montre une fois de plus que le moment unipolaire de l’après-1989 a touché à sa fin. La puissance militaire des Etats-Unis reste certes inégalée au niveau mondial, et les Etats-Unis restent la seule superpuissance globale. Mais contrairement aux années 1990, les Etats-Unis ne peuvent imposer leurs choix à l’ensemble du monde.
En revanche, ils ont de nouveau besoin d’amis et d’alliés et ils doivent alors trouver un nouveau cadre de coordination au niveau mondial, en particulier en matière économique et financière. En conséquence, les Etats-Unis accorderont sans doute plus d’attention au dialogue avec leurs partenaires dans les mois à venir, même s’il ne faut pas avoir des espoirs démesurés concernant la disposition américaine pour trouver des compromis. On ne doit pas sous-estimer non plus que la crise financière comporte également le danger du retour d’un protectionnisme plus poussé. Les réactions de la population face aux difficultés économiques actuelles montrent en effet que l’attachement à la mondialisation est fragile aux Etats-Unis, plus fragile par exemple qu’en France. C’est aux Etats-Unis que la peur des délocalisations est la plus grande parmi les grands pays industrialisés.
Dans sa conclusion, le professeur Mistral a souligné qu’il fallait davantage s’interroger sur les règles de la gouvernance mondiale. Un retour au système de Bretton Woods serait alors souhaitable, même si la manière d'y parvenir concrètement est peu claire. Il y a toutefois plusieurs domaines où des mesures concrètes s’imposent, comme l’encadrement des marchés de titrisation, les agences de notation ou les normes comptables. Les ministres des finances devraient s’occuper de ces questions et trouver des règles multilatérales.
L’Union européenne a deux atouts dans ce contexte : ses pays membres ont des expériences dans le partage de la souveraineté, et l’UE bénéficie de son « soft power » au niveau mondial. On peut alors espérer que la prochaine administration américaine sera prête à coopérer avec les Européens sur ce point. L’annonce des deux candidats Barack Obama et John McCain de choisir l’Europe comme destination de leur premier voyage après l’entrée en fonction est bon signe, mais en même temps, il ne faut pas s’attendre à des changements trop prononcés de la politique américaine après les élections présidentielles, parce que le Congrès américain a l’œil rivé sur l'élection et limite les marges de manœuvre du président. En tout cas, la première priorité des Etats-Unis restera le Moyen-Orient et plus particulièrement la situation en Irak et en Afghanistan.
Après l’intervention de l'orateur, la discussion avec la salle a tourné autour des parallèles et différences entre la crise actuelle et celle de 1929. De même, plusieurs questions plus précises ont été discutées, comme celle de la régulation des grandes banques internationales et celle d’une fenêtre d’opportunité qui pourrait s’ouvrir pour une réforme de la gouvernance de l’économie mondiale après les élections présidentielles aux Etats-Unis.
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