La base et les élites MAGA face à l’opération Epic Fury. Le soutien au président tiendra-t-il dans la durée?
Depuis la fin du mois de février, le Moyen-Orient est de nouveau déchiré par la guerre, à la suite de la vaste offensive aérienne menée conjointement par les États-Unis et Israël contre l’Iran. L’opération, baptisée Epic Fury, a notamment permis, dès le premier jour, l’élimination de dizaines de hauts responsables iraniens.
Les opérations militaires se sont étendues depuis, avec de nombreuses salves de représailles iraniennes sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et les pays du Golfe, et des attaques israéliennes sur le Liban. À cette inquiétante régionalisation du conflit s’ajoutent des conséquences économiques peu mesurables à ce stade, autour de la hausse des prix du pétrole et du bouleversement des flux commerciaux. Alors que l’absence de préparation d’une transition politique à Téhéran par Washington se révèle, les conséquences du conflit, comme sa durée, restent incertaines.
Mais au-delà de ces enjeux géopolitiques et économiques, l’intervention soulève également d’importantes questions de politique intérieure aux États-Unis. Depuis sa première campagne présidentielle en 2016, Donald Trump a en effet toujours promis de mettre fin aux interventions militaires américaines à l’étranger, en particulier au Moyen-Orient, afin de recentrer les priorités de Washington sur les affaires domestiques sous le slogan America First. L’engagement militaire contre l’Iran semble donc contredire une promesse centrale du président Trump. Concrètement, les deux premières semaines ont déjà vu la mort de plusieurs soldats américains et le président a reconnu sur son réseau Truth Social que d’autres pertes étaient possibles si le conflit se prolongeait. Par ailleurs, le prix du pétrole à la pompe aux États-Unis est en forte hausse tandis que les marchés financiers sont nerveux. Si la situation ne s’apaise pas rapidement, les États-Unis pourraient faire face à une recrudescence des pressions inflationnistes et à un ralentissement de la croissance.
À huit mois des élections de mi-mandat de novembre 2026, la décision de lancer l’opération Epic Fury semble donc politiquement très périlleuse, voire incompréhensible. La prise de risque est-elle correctement calculée par le président ?
La base MAGA, captive du récit présidentiel
Les enquêtes menées depuis le début des frappes offrent une indication assez claire de l’état de l’opinion américaine. Selon le site d’agrégation de sondages Silver Bulletin, la désapprobation de l’intervention militaire engagée par le président l’emporte chez 50 % des Américains interrogés, contre 40 % seulement qui l’approuvent. Mais chez les Républicains consultés, ces chiffres sont très nettement inversés, avec 77 % d’accord et 13 % de désaccord concernant l’opération Epic Fury. La polarisation des opinions est confirmée par un sondage CNN donnant également 77 % d’approbation chez les sympathisants républicains. Il indique en effet que le soutien à la guerre contre l’Iran tombe à 32 % chez les Indépendants et 18 % seulement chez les Démocrates. Le Silver Bulletin précise enfin que la polarisation est également présente au sein même du camp républicain : les Américains se réclamant explicitement du mouvement MAGA expriment un soutien à la guerre encore plus marqué que les Républicains se disant « traditionnels » ou non-MAGA.
Ces résultats sont surprenants en ce qui concerne la frange trumpiste de l’électorat. Depuis son apparition en 2016, le mouvement MAGA a en effet résolument adhéré à une vision isolationniste de la politique étrangère américaine, associée à une critique des « guerres sans fin » menées par les États-Unis depuis le début des années 2000. Comment expliquer son fort soutien à l’opération Epic Fury en 2026 ?
En première analyse, il faut rappeler que cette base entretient avec le président un lien de loyauté très marqué. Toute action engagée par ce dernier aura donc son accord. Mais une seconde raison, tout aussi puissante, s’y ajoute : si la base MAGA est isolationniste, elle n’est pas pour autant pacifiste. Elle se rattache en effet à la tradition dite « jacksonienne » de la politique étrangère américaine, méfiante à l’égard des engagements internationaux prolongés, mais favorable à un usage brutal et rapide de la force lorsqu’elle perçoit une menace directe contre la sécurité ou les intérêts des États-Unis.
Or, si plusieurs objectifs ont été alternativement mentionnés par la Maison-Blanche pour justifier le lancement de l’intervention militaire depuis le 28 février, une raison spécifique a été constamment présentée à la base MAGA : celle d’une action défensive indispensable pour neutraliser la terrible menace que font peser sur les États-Unis les capacités nucléaires et balistiques iraniennes.
En justifiant l’intervention comme nécessaire à la sécurité nationale, Donald Trump parvient à maintenir un niveau de soutien élevé parmi ses partisans MAGA. Pourra-t-il cependant « contrôler le narratif » si le conflit dure jusqu’aux élections de novembre 2026 ? Cela dépendra de nombreux facteurs, dont le coût économique du conflit et le nombre de pertes militaires américaines.
Les élites MAGA beaucoup plus divisées
Si la base MAGA soutient pour l’instant l’opération Epic Fury, les grandes voix du trumpisme ne sont pas aussi univoques.
Une parole critique hors des cercles du pouvoir
Plusieurs figures associées au mouvement MAGA ont publiquement contesté la décision présidentielle. L’ancienne élue Marjorie Taylor Greene a ainsi dénoncé ce qu’elle considère comme une trahison des principes du mouvement. Dans la sphère médiatique conservatrice, les commentateurs Megyn Kelly et Tucker Carlson affichent leur vive opposition, ce dernier qualifiant les attaques du samedi 28 février d’« absolument répugnantes et diaboliques ». Joe Rogan, le podcasteur aux 20 millions d’abonnés, est également très critique. Les influenceurs d’extrême droite Nick Fuentes et Matt Walsh sont sur la même ligne, ce dernier insistant particulièrement sur l’influence néfaste d’Israël dans la décision américaine.
Dans une époque de communication désintermédiée, une question brûlante pour le président Trump est de savoir combien de temps ces opinions virulentes et résolument opposées à l’action de son administration mettront pour influencer de manière significative le vote de la base MAGA.
Au sein de l’administration et du Congrès, les « restrainers » contre les « neocons »
Chez les officiels proches de Trump, l’intervention en Iran réactive l’existence de lignes de fracture idéologiques anciennes. D’un côté, les partisans d’une politique étrangère interventionniste – souvent associés au courant néo-conservateur – ont salué le lancement de l’opération en Iran. Des responsables et conseillers de premier plan, tels que le secrétaire d’État Marco Rubio et le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham, félicitent et encouragent le président. Quant au secrétaire à la défense Pete Hegseth (qui préfère le titre de secrétaire à la guerre), il emploie une rhétorique agressive et vengeresse, se félicitant lors des briefings de l’usage de la force brutale contre l’Iran. Dans ce camp des néo-conservateurs, il faut réserver une mention spéciale à John Bolton. Conseiller de George Bush fils dans les années 2000, puis brièvement de Donald Trump en 2018-2019, il prône depuis plus de 20 ans une intervention militaire en Iran pour y opérer un changement de régime. Il se réjouit donc des éliminations et destructions intervenues, mais a toutefois exprimé des inquiétudes quant à l’absence de plan clair pour l’après-conflit.
À l’inverse, le courant dit des restrainers, favorable à une réduction de l’engagement militaire américain à l’étranger, adopte une attitude beaucoup plus discrète. Plusieurs figures associées à cette sensibilité au sein de l’entourage présidentiel, notamment le vice-président J. D. Vance et le conseiller Stephen Miller, préfèrent éviter toute critique publique de la décision présidentielle, sans pour autant afficher un enthousiasme marqué. Cette retenue s’explique d’abord par un effet de mobilisation patriotique dans un contexte d’opérations militaires. Mais elle traduit sans doute aussi une stratégie de prudence politique de leur part, face à un président prompt à sanctionner toute critique, perçue comme un signe de déloyauté.
En toile de fond, l’affrontement Rubio-Vance de 2028
La séquence de politique étrangère américaine entamée fin février devrait enfin entraîner des effets sur les équilibres internes du camp républicain. Marco Rubio et J. D. Vance, les deux principaux dauphins du président, dont l’affrontement lors des primaires républicaines pour les élections de 2028 est déjà quasiment programmé, voient leur rivalité renforcée par leur positionnement opposé concernant l’opération Epic Fury. L’évolution et l’issue du conflit, son approbation ou désapprobation dans l’opinion publique américaine, seront probablement des facteurs décisifs pour les ambitions présidentielles de l’un et de l’autre.
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