Convaincre pour vaincre. La France et la structuration d’une doctrine de guerre informationnelle
La guerre n’est pas seulement une affaire de force : elle se joue aussi — peut-être d’abord — dans les esprits. Ce constat ancien prend une acuité inédite à l’ère de la lutte informationnelle, avec trois confrontations récentes qui ont imposé ce domaine comme priorité stratégique : au Moyen-Orient, en Afrique et face à la Russie.
Face à Daech, dont la propagande numérique industrialisée ciblait les populations du Levant et les opinions occidentales, la France n’a su opposer qu’une communication réactive. Au Sahel, les campagnes de désinformation ont délégitimé l’opération Barkhane, contribuant directement au retrait français. Face à la Russie enfin, la guerre hybride a confirmé que le champ cognitif est conflictualisé en permanence, bien en amont de toute confrontation armée. Dans les trois cas, des acteurs stratégiques ont opéré sans contraintes éthiques face à des démocraties tenues de répondre en préservant le droit et la vérité, asymétrie qui n’est pas une faiblesse, mais une ligne de partage fondatrice, à condition d’en assumer le coût tactique.
La prise de conscience a conduit à des évolutions réelles. La Revue nationale stratégique de 2022 a érigé l’influence en sixième fonction stratégique et la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 consacre quatre milliards d’euros à la cyberdéfense. La doctrine interarmées formalise le concept d’Influence et de Lutte Informationnelle (ILI) et le Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE), intégré en 2023 au Commandement des actions spéciales Terre, en constitue le cœur opérationnel : comprendre les environnements, agir sur les perceptions, former les forces. La France assume désormais officiellement une dimension offensive dans le champ informationnel tout en maintenant le refus du mensonge.
Poursuivre cette adaptation implique d’accepter le rôle prépondérant du champ cognitif dans la guerre, de redéfinir le périmètre de l’action militaire dans ce champ (agir vers l’adversaire et protéger la société civile sans l’influencer), et d’articuler influence institutionnelle et action offensive. En outre, il s’agit de répondre à deux ruptures technologiques qui s’imposent : à court terme, l’Intelligence artificielle (IA) générative démocratise la guerre cognitive et abaisse radicalement le coût d’entrée dans la manipulation — l’offensive étant structurellement plus rapide que la vérification ; à plus long terme, les neurotechnologies militarisées ouvriront un nouveau théâtre que la Russie et la Chine investissent déjà. La dépendance aux plateformes privées étrangères constitue enfin une vulnérabilité souveraine : le rapprochement entre l’AMIAD et Mistral AI esquisse une première réponse. La France dispose de fondations solides ; ce qui lui manque encore est un concept directeur qui oriente l’action collective dans ce domaine.
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