Ultima Ratio Regum : quelle puissance de feu pour les armées françaises ?
Alors que la Russie et l'Ukraine s'affrontent dans une guerre d'usure où missiles et drones pleuvent dans la profondeur stratégique de l'adversaire, l'Iran use de sa puissance de feu, appuyée par sa main mise sur le détroit d'Ormuz, pour assurer la survie du régime. Dès lors, l'enjeu d'un modèle de feu performant pour les armées françaises apparaît comme crucial dans la construction d'une défense européenne et nationale crédible à l'aune d'un retour de la guerre de haute intensité.
Le feu : principal générateur d'effets militaires
La puissance de feu, définie ici comme la capacité d’une force militaire à produire des effets létaux ou non létaux et à maintenir cette capacité dans la durée, reste aujourd’hui le principal générateur d’effets militaires dans le cadre d’une confrontation armée dans les trois milieux traditionnels : terre, air et mer.
Pour que la force obtienne les effets tactiques, opératifs ou stratégiques désirés, il faut impérativement être en mesure d’obtenir une somme d’effets physiques – destruction, endommagement, neutralisation – sur le système et les éléments adverses, effets dont les feux létaux restent les principaux pourvoyeurs au sein de la manœuvre multi-domaines. Ces effets physiques sont obtenus par l’emploi de différentes munitions sur les cibles de nature, de taille ou de dureté variées présentes sur le champ de bataille et dans la profondeur de l’adversaire.
La puissance de feu est donc d’abord une question matérielle. L’architecture d’une munition doit présenter le meilleur compromis entre précision, portée, survivabilité et létalité pour produire l’effet attendu. Ce compromis dépend intrinsèquement de la nature (personnel, véhicule, infrastructure, etc.) et de la localisation (milieu d’évolution, position dans la profondeur géographique de l’adversaire) de la cible visée, avec une forte corrélation entre les deux qui impose un lien étroit entre la portée et la charge des munitions.
L’effecteur est également dimensionné par le milieu d’origine du tir, dont les contraintes impliquent des considérations doctrinales, tactiques et logistiques propres à chaque composante :
Au sein de la force terrestre, la puissance de feu est répartie entre les différentes armes (artillerie, cavalerie, aérocombat et infanterie) avec des calibres adaptés à leurs fonctions opérationnelles dans la manœuvre terrestre. L’artillerie en constitue la part la plus importante, avec des feux (artillerie à tube, lance-roquettes, missiles sol-sol) qui doivent s’échelonner sur les différentes profondeurs du champ de bataille selon une manœuvre spécifique.
Le milieu aérien peut offrir une grande liberté d’action qui permet de frapper en tout lieu de la zone d’opération, en appui des combats en surface comme dans la profondeur de l’adversaire. Il s’agit donc d’acquérir au plus vite la maîtrise de l’air à travers la mission SEAD et le combat aérien, où la portée des missiles air-air est un paramètre essentiel. Avec cette acquisition progressive de la supériorité aérienne, les missions de bombardement doivent idéalement passer de l’emploi de munitions stand-off (hors de portée de la défense anti-aérienne adverse) à des armements stand-in moins sophistiqués.
En mer, la puissance de feu obéit à une logique multi-milieux (surface, sous-marin, aérien, terrestre) selon quatre domaines de lutte qui nécessitent chacun des armements spécifiques. Pour couvrir l’ensemble de ces domaines malgré les capacités d’emport non-extensibles des navires, les plateformes navales sont le plus souvent spécialisées et coordonnées au sein de task forces. L’acquisition de la supériorité maritime passe alors par l’engagement de la flotte adverse au plus loin et en premier avec une salve offensive qui doit surpasser les capacités défensives de l’adversaire.
Les implications d'une confrontation avec la Russie
Cette conception de l’emploi de la puissance de feu se heurte aujourd’hui à la résurgence de la menace russe et les enseignements du conflit ukrainien, qui forcent aujourd’hui les Européens à reconsidérer les contraintes spécifiques d’une confrontation de haute intensité à l’Est de l’Europe. Quatre problématiques ressortent vis-à-vis de la puissance de feu :
l’importance singulière du déni d’accès et de l’interdiction de zone imposés par la Russie, sur les plateformes de tir comme sur les munitions ;
le niveau de létalité du champ de bataille terrestre, qualifiée d’ « hyperlétalité » vu les effets de l’accélération des boucles de ciblage et de la transparence du champ de bataille ;
la concomitance potentielle de la confrontation terrestre avec la nécessaire quête de supériorité aérienne, qui générerait une tension plus forte dans l’assignation des missions et la coordination des moyens terrestres et aériens ;
la taille de l’adversaire russe, tant dans son étendue géographique que dans la masse des moyens qu’il oppose et qu’il s’agirait de cibler.
Vers le juste modèle de feux
Pour répondre aux exigences d’une telle confrontation, il faut donc inventer un modèle de feux original qui allie le juste niveau de performance et de masse tout en prenant en compte les contraintes de moyens, dont budgétaires. Dans cette optique, la définition d’un nouveau high-low mix des feux, dans laquelle les systèmes dronisés ont une part croissante, semble être la piste la plus pertinente au regard des conflits récents et de l’échéance du « choc » à l’Est de l’Europe.
Pour la France, il ne s’agit cependant pas tant de couvrir l’intégralité du modèle que de faire les choix nécessaires pour prodiguer à ses composantes les capacités correspondant à ses engagements vis-à-vis de ses alliés et justifiant ses ambitions de nation-cadre au sein d’une coalition européenne. À cet effet, le recomplètement de la trame artillerie sol-sol, la diversification des capacités stand-off aéroportées, dont SEAD, et l’augmentation du potentiel offensif des plateformes navales font figures de priorités.
Contenu disponible en :
Thématiques et régions
ISBN / ISSN
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
Ultima Ratio Regum : quelle puissance de feu pour les armées françaises ?
Idées reçues sur la Pologne
Longtemps méprisée par la France et ses partenaires européens, la Pologne s’est placée sur le devant de la scène depuis le début de la guerre en Ukraine. Il est loin le temps du « plombier polonais » dénigré, le pays est désormais de ceux avec lesquels il faut compter.
Du consensus à la mise en œuvre. L’Europe spatiale de défense après le Sommet de Paris
Les 9 et 10 septembre 2026, Paris a accueilli le Sommet international sur l’espace, organisé par la France et l’Allemagne autour de trois axes : économie spatiale ; sciences et exploration ; sécurité de l’espace.
Comment les changements de l’opinion publique ont-ils influencé ou contraint les choix de politique étrangère dans votre pays ? Le cas français
En France, la politique étrangère fait partie de ce que l’on appelle le « domaine réservé » du président de la République. Depuis qu’il est entré en fonction, Emmanuel Macron n’a – à notre connaissance – jamais reconnu une quelconque influence de l’opinion publique sur sa politique étrangère.
Faire face à l'arsenal russe hypervéloce : défis et solutions pour l'Europe
Depuis février 2022, les frappes de missiles et de drones à longue portée russes contre l'Ukraine rappellent presque quotidiennement ce que les États européens pourraient affronter dans une guerre contre la Russie. Les mêmes systèmes d'armes qui frappent les infrastructures et les centres de population ukrainiens seraient dirigés contre des cibles militaires et civiles européennes dans toute confrontation entre la Russie et l'OTAN. À mesure que la production russe de missiles s'accélère et que son arsenal se diversifie, l'Europe doit se confronter à une question inconfortable : comment dissuader, et le cas échéant combattre, l'arsenal de frappe russe à longue portée ?