L'Union et l'Alliance : les dilemmes de la défense européenne
Paris : Ifri, 1996. - 56 p. (Notes de l'Ifri, n° 2)
Vue de France, l'histoire de la défense européenne depuis quatre décennies se confond largement avec celle de l'Europe politique, autrement dit de ses balbutiements. De la Communauté européenne de défense (CED) aux plans Fouchet, du traité de l'Elysée à la réactivation de l'Union de l'Europe occidentale (UEO), du traité d'Union européenne à la Conférence intergouvernementale (CIG) et à la réforme de l'OTAN, la France a joué dans cette histoire un rôle essentiel, dans la mesure où toutes ses initiatives en faveur d'une capacité européenne de défense ont toujours été portées par un projet plus vaste d'affirmation politique de l'Europe, et ne répondaient que marginalement à une rationalité purement militaire.
Cet enjeu fondamentalement politique de la défense européenne s'est incarné, depuis l'origine, à travers deux dilemmes majeurs: comment articuler, d'une part, le maintien des souverainetés nationales et l'intégration politique européenne ? Comment concilier, d'autre part, l'ambition d'une autonomie politique et stratégique de l'Europe et le maintien de la solidarité atlantique dans le cadre de l'OTAN ? Aux multiples débats sur les mérites respectifs de l'Europe des nations ou de l'Europe fédérale répondent en écho des controverses non moins aiguës sur l'Europe européenne ou l'Europe atlantique, le tout porté par des visions antagoniques de la finalité de l'Europe —puissance politique ou simple puissance civile. Les axes franco-allemands et franco-britanniques ont joué traditionnellement, sur ces trois registres, à fronts renversés.
En 1996, sous d'autres formes certes et dans un contexte stratégique profondément différent, ces enjeux conservent toujours une étonnante et têtue réalité: la Conférence intergouvernementale de l'UE doit notamment arrêter un mode de décision, en matière de politique étrangère et de sécurité, permettant à une Union bientôt élargie d'éviter la paralysie par le veto d'un seul des quinze ou vingt Etats-membres; à l'OTAN, les négociations sur l'identité européenne de défense supposent une redéfinition des responsabilités européennes et américaines en matière de sécurité.
La France s'est trouvée traditionnellement au cœur de ces contradictions, entre le maintien des souverainetés nationales et l'objectif d'une intégration politique de l'Europe, entre l'ambition d'une puissance politique européenne et la permanence de l'Alliance atlantique. A chacune des initiatives françaises en faveur d'une Europe politique, les plus fédéralistes de nos partenaires dénonçaient la vision française d'une Europe intergouvernementale, tandis que les plus atlantistes critiquaient la défense européenne à la française comme une machine de guerre dirigée contre l'OTAN et le leadership des Etats-Unis en Europe. Non sans quelques solides raisons. Or, depuis décembre 1995, la France a amorcé, sous l'égide de Jacques Chirac, une série d'aggiornamentos de sa politique de défense, et notamment de sa relation avec l'Alliance, inimaginable il y a seulement quatre ou cinq ans. Après avoir longtemps pensé la défense européenne en concurrence avec l'OTAN, après avoir tenté de construire la défense de l'Europe à partir de coopérations renforcées entre quelques-uns des acteurs européens, comme l'Eurocorps, la France a en effet décidé de renverser la charge de la preuve et d'inscrire la défense européenne à l'agenda de la réforme de l'OTAN. L'ambition française demeure identique dans la revendication d'une Europe-puissance, mais les voies et les moyens de cette ambition ont changé et passent désormais par une certaine normalisation de la France et de l'Europe au sein de l'OTAN.
L'entreprise n'est certes pas aisée. Rien ne prouve, d'une part, que l'antinomie entre l'Alliance et l'Europe ne soit qu'un long moment de l'histoire, désormais dépassé: peut-on fonder la crédibilité militaire de l'Europe politique sur sa dépendance à l'égard des Etats-Unis ? D'autre part, les possibilités d'échec, mais surtout de décalages et d'incohérences entre la normalisation France-OTAN, l'européanisation de celle-ci, et la montée en puissance politique de l'Union européenne sont réelles: la dynamique propre à chacune de ces trois démarches peut en effet pervertir la cohérence générale du projet, au profit d'une nouvelle donne européenne où l'Europe stratégique se confond avec l'OTAN, France comprise, et l'Europe politique se réduit à une pure juxtaposition de nations coopérantes. Le couple franco-allemand y survivrait-il ?
La coïncidence de deux négociations, à l'OTAN et à la CIG, offre pourtant une opportunité rare pour tenter de résoudre, simultanément, les apories traditionnelles de l'Europe politique. Parce qu'elle en incarne mieux que tout autre les dilemmes fondamentaux, parce que sa politique bilatérale à l'égard de l'OTAN se dit inséparable de la réforme de celle-ci au bénéfice de l'Union, la France joue de nouveau un rôle déterminant dans l'émergence ou la désespérance de l'Europe.
Nicole Gnesotto est professeur à l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris et chargée de mission auprès du directeur de l'Ifri.
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