« Avec le retrait des troupes américaines en Allemagne, Berlin se trouve confronté à une équation historique »
Paul Maurice, secrétaire général du Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l'Ifri, explique dans une tribune au « Monde », comment l’annonce de Donald Trump du retrait des troupes américaines oblige Berlin à se confronter au tabou de sa défense.
L’annonce par Donald Trump du retrait de 5 000 soldats américains stationnés en Allemagne n’est pas seulement un nouvel épisode des tensions transatlantiques : elle agit comme un révélateur brutal des fragilités allemandes. Depuis la fin de la guerre froide, la présence militaire américaine en Allemagne relevait autant de la garantie stratégique que du socle psychologique de la sécurité du pays. En décidant d’en réduire la portée à quelques semaines d’élections régionales décisives dans l’est de l’Allemagne, le président américain intervient, volontairement ou non, dans une séquence politique intérieure déjà sous tension.
L’Allemagne a longtemps vécu sous le confort du « parapluie américain ». L’invasion de l’Ukraine, en février 2022, avait pourtant déjà mis fin à cette illusion. Le discours de la Zeitenwende [« changement d’époque »] prononcé par le chancelier Olaf Scholz, quelques jours après l’invasion russe en Ukraine, promettait alors un changement : réarmement, hausse des dépenses militaires et redéfinition du rôle stratégique allemand. Mais cette transformation reste inachevée, malgré les nouvelles annonces du chancelier Friedrich Merz de faire de la Bundeswehr « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». L’armée allemande souffre encore de carences structurelles et l’opinion demeure divisée sur le rôle militaire que le pays doit assumer. Surtout, le lien transatlantique continuait d’être perçu comme intangible, malgré ses aléas et la menace déjà formulée par Donald Trump, en 2020, de réduire fortement la présence militaire américaine en Allemagne.
La décision américaine vient précisément frapper ce dernier tabou. Elle rappelle aux Allemands que la garantie américaine n’est plus automatique, qu’elle peut devenir transactionnelle, conditionnée à des intérêts politiques immédiats ou à des rapports de force bilatéraux. Pour Berlin, le choc est d’autant plus fort que les bases américaines installées sur le territoire allemand ne sont pas seulement des infrastructures militaires : elles incarnent depuis des décennies l’ancrage occidental de la République fédérale.
Le symbole est particulièrement puissant dans les Länder de l’Est, où doivent se tenir plusieurs élections régionales dans les prochaines semaines. Depuis plusieurs années, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland [AfD] y prospère sur un double ressentiment économique et identitaire, mêlé à une critique croissante de la dépendance allemande vis-à-vis de Washington. L’annonce de Donald Trump risque ainsi de renforcer l’idée, dans une partie de l’électorat de l’Est, que les partis traditionnels ont misé sur une alliance américaine devenue instable et engagé le pays dans un soutien à l’Ukraine dont les conséquences seraient supportées avant tout par les Allemands.
Cependant, l’AfD se trouve dans une position paradoxale. D’un côté, malgré les critiques qui ont suivi l’intervention américaine en Iran, le parti ne cache pas son admiration pour Donald Trump et le mouvement MAGA, avec qui il partage une même vision nationaliste et antilibérale des relations internationales. De l’autre, le retrait des troupes américaines nourrit précisément le récit souverainiste que l’AfD développe depuis plusieurs années : celui d’une Allemagne vulnérable, car dépendante des décisions de puissances extérieures.
Cette contradiction apparente n’est pas un obstacle politique pour l’extrême droite allemande ; elle constitue, au contraire, sa force. L’AfD peut simultanément dénoncer l’abandon américain et critiquer les gouvernements allemands qui auraient, selon elle, placé le pays dans une situation de dépendance stratégique. Elle peut aussi présenter cette décision comme la preuve que le temps d’une autonomie allemande est venu, mais d’une autonomie pensée moins dans le cadre européen que dans une logique nationale.
Contrainte stratégique
Le risque, pour le gouvernement dirigé par Friedrich Merz, est alors double. D’abord, voir se diffuser l’idée que la coalition au pouvoir subit les événements plus qu’elle ne les maîtrise. Ensuite, constater que la question de la sécurité, longtemps marginale dans les débats électoraux allemands en raison d’une culture politique marquée par le pacifisme depuis l’après-guerre, devient un terrain de polarisation politique majeure sous l’effet de la guerre en Ukraine et de la montée de l’extrême droite, qui impose les enjeux de défense au cœur du débat électoral. Car l’Allemagne entre désormais dans une nouvelle phase de son débat stratégique. Pendant des décennies, la question centrale était de savoir si le pays devait assumer davantage de responsabilités militaires. Désormais, la question devient plus radicale : l’Allemagne est-elle prête à garantir elle-même sa propre sécurité ?
Cette interrogation dépasse largement le seul cadre national. Elle concerne directement l’avenir européen, car la fragilisation du lien transatlantique accélère mécaniquement la pression en faveur d’une Europe de la défense plus crédible. Or, sans l’Allemagne, aucun saut stratégique européen n’est possible. Dans ce contexte, la relation franco-allemande retrouve une centralité stratégique nouvelle, malgré les tensions entre les deux pays. Depuis plusieurs années, Paris plaide pour une plus grande souveraineté européenne en matière de défense, tandis que Berlin restait attaché à la primauté du cadre transatlantique. Le retrait américain pourrait rapprocher les perceptions des deux capitales, non par convergence spontanée, mais sous l’effet d’une même contrainte stratégique.
Berlin se retrouve ainsi confronté à une équation historique : continuer à dépendre des États-Unis tout en constatant l’imprévisibilité croissante de Washington, ou accepter d’investir massivement dans sa défense et dans celle du continent, avec toutes les conséquences politiques, budgétaires et culturelles qu’un tel choix implique. Cette bascule est d’autant plus délicate que la mémoire historique allemande continue de peser étroitement sur toute réflexion sur la puissance militaire. La République fédérale s’est construite, après 1945, sur une promesse de retenue. Le retour de la guerre en Europe et l’incertitude américaine obligent le pays à redéfinir cette promesse, sans renoncer à ses fondements démocratiques.
L’annonce de Donald Trump accélère une transformation plus profonde : celle d’une Allemagne qui découvre que sa sécurité ne peut plus être pensée comme une évidence importée de l’extérieur. Et c’est précisément au moment où cette prise de conscience s’impose que les forces populistes et nationalistes apparaissent les mieux placées pour exploiter les peurs et les incertitudes.
> À lire sur le site du Monde.
> Retrouvez toutes les analyses de l'Ifri sur l'Allemagne.
Média
Format
Partager