France-Allemagne : « Cela fait vingt ans que l’on pronostique la fin du couple »
Mercosur, endettement européen, déboires de l’avion franco-allemand… Les désaccords semblent s’accumuler entre la France et l’Allemagne. Entretien avec Paul Maurice, spécialiste des relations franco-allemandes à l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Les désaccords semblent s’accumuler entre la France et l’Allemagne. Est-ce la fin de la « lune de miel » inaugurée par l’arrivée au pouvoir au printemps 2025 du chancelier Friedrich Merz ?
Paul Maurice : Si cette lune de miel a jamais existé ! Il y a un an, je mettais en garde à ce sujet. Tout ce que l’on a dit à propos de Friedrich Merz était vrai : oui, il est francophile, il y a chez lui une vraie volonté de renforcer le pilier européen de l’Allemagne, et il pense que cela passe par une relation franco-allemande forte. C’est dans son ADN politique – celui de son parti, la CDU – et générationnel. Il y a eu une vraie volonté politique, avec un programme de travail franco-allemand dévoilé dès mai 2025. Mais cela ne voulait pas dire que tout irait bien, car il y a des oppositions politiques entre la France et l’Allemagne. On a peut-être placé trop d’espoirs en Friedrich Merz, sans trop se demander ce qui allait poser problème.
La Croix : Qu’est-ce qui pose problème, en l’occurrence ?
P. M. : Je pense que l’on n’a pas assez pris en compte les contraintes nationales des uns et des autres. Reprenons les deux sujets qui ont fait basculer ce semblant d’idylle : d’une part le Mercosur, et d’autre part le choix entre endettement européen et utilisation des avoirs russes pour financer l’aide à l’Ukraine. Sur chacun de ces sujets, il était clair que ni la France ni l’Allemagne ne pouvaient bouger. Côté français, les socialistes avaient menacé de voter la censure si la France acceptait le Mercosur, ou même si elle ne faisait que s’abstenir, ce qui aurait empêché l’adoption d’un budget. Quelqu’un à Berlin aurait pu expliquer cela au chancelier Merz.
Et inversement, sur l’endettement européen voulu par la France, quelqu’un à Paris aurait pu expliquer au président Macron que le chancelier avait déjà beaucoup concédé en acceptant d’augmenter l’endettement de l’Allemagne avec la réforme du frein à la dette pour finance, entre autres, son réarmement. Il y a cinq élections régionales qui arrivent en Allemagne. Friedrich Merz doit rassurer ses troupes, notamment sur les questions économiques. Ces deux exemples montrent les difficultés de communication, non pas entre les deux dirigeants, mais entre les deux systèmes politiques.
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La Croix : Plus largement, n’assiste-t-on pas à un glissement des rapports entre l’Allemagne et la France du fait de la montée en puissance militaire de Berlin ?
P. M. : Auparavant, il y avait un accord de facto sur le fait que l’Allemagne était la puissance économique, et la France la puissance diplomatique et militaire. On voit aujourd’hui des évolutions qui font basculer le rapport de force. L’Allemagne va devenir une puissance militaire, certes incomplète, mais forte. Par ailleurs, l’Allemagne connaît de grandes difficultés industrielles qui mettent en danger son système économique et causent d’importantes craintes dans le pays. Ce sont deux facteurs supplémentaires qui peuvent expliquer les crispations.
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