« L'IA va amplifier les fractures déjà à l'oeuvre entre puissances »
En exploitant les rapports annuels des 100 premières capitalisations mondiales, Thomas Gomart et Lucie Mielle, de l'Ifri, relèvent une nature à la fois géographique et sectorielle du risque géopolitique. Une troisième dimension apparaît avec la place occupée par chaque entreprise dans la nouvelle hiérarchie de l'IA.
Thomas Gomart et Lucie Mielle, de l'Institut français des relations internationales (Ifri), ont cherché à savoir ce que craignent les entreprises classées dans le Top 100 mondial des capitalisations boursières. Ils en ont dressé une « Nouvelle géographie du risque géopolitique ».
Votre étude souligne combien le risque géopolitique pour les entreprises n'est pas une variable en soi, mais le résultat d'une construction à partir d'éléments géographiques ?
Thomas Gomart : Les entreprises parlent désormais du risque géopolitique comme étant un facteur central pour elles, mais il n'existe pas de définition communément partagée. Sa perception est liée, pour une part, à la localisation du siège de l'entreprise. Les entreprises américaines perçoivent le risque géopolitique comme une menace sur leur hégémonie, et lui accordent désormais un caractère prioritaire. Les entreprises européennes le perçoivent comme une menace à l'Etat de droit.
Les entreprises chinoises, sans surprise, s'alignent sur les priorités du Parti communiste chinois, mais elles s'inquiètent surtout de voir leurs opérations entravées par les sanctions américaines, en particulier dans le domaine financier. Les entreprises indiennes offrent un exemple d'optimisme géopolitique singulier. Le grand groupe de pétrochimie indien Reliance Industries invite à concevoir le risque non pas comme une menace, mais comme une opportunité de réimaginer le futur.
Outre l'implantation du siège social, quels sont les autres critères ?
T. G. : La géographie des implantations et des opérations aura un impact, mais il y a un autre facteur très important qui est l'actionnariat, souvent sensible aux enjeux réputationnels. Le risque géopolitique est devenu à la mode à partir de 2019, principalement par le biais des entreprises américaines. Celles-ci représentaient, en 2009, 38 % de la capitalisation boursière mondiale, au moment où les Américains étaient, au fond, les plus multilatéralistes.
« Le risque géopolitique ne peut pas être traité de manière globale. » - Thomas Gomart, directeur de l'Ifri
Désormais, elles représentent 75 % de la capitalisation mondiale, grâce aux géants de la technologie et de la finance, au moment où les Etats-Unis sont les plus unilatéralistes. Ce que nous essayons de montrer dans ce rapport, c'est que le risque géopolitique ne peut pas être traité de manière globale. Il doit être analysé à travers une triple géographie, celle des centres de décisions, des opérations et de l'actionnariat.
De même qu'une entreprise américaine n'aura pas la même perception du risque géopolitique qu'une entreprise chinoise ou européenne, un groupe pétrolier n'aura pas les mêmes appréhensions qu'un groupe pharmaceutique ou une société de technologie ?
Lucie Mielle : Pour les grands groupes pharmaceutiques, par exemple, le risque géopolitique se lit dans la résilience ou non de leurs chaînes de valeur - on l'a vu avec la pandémie de Covid. Mais il apparaît aussi avec la question de la pérennité des cadres réglementaires, puisque la recherche par nature a besoin de sécurité réglementaire sur le temps long.
En ce qui concerne les grands groupes pétroliers, le risque est surtout lié à la sécurité des infrastructures. On le constate avec le blocage du détroit d'Ormuz et le ciblage de raffineries. Les entreprises du secteur financier vont se sentir menacées, elles, par la remise en cause de la fluidité des actifs et la confiance même dans le système financier. Elles sont particulièrement sensibles à la question des sanctions secondaires et au fonctionnement des systèmes de paiement.
Et pour le secteur high-tech ?
L. M. : On observe une fragmentation de l'espace numérique, qui est aussi perçue comme une opportunité par les entreprises high-tech. Texas Instruments, par exemple, dans son rapport annuel, mentionne explicitement comme argument de vente le fait d'être géopolitiquement fiable. Sa capacité à ramener sa production aux Etats-Unis est désormais présentée comme un argument de sécurité.
La montée en puissance de l'IA va-t-elle changer l'appréhension du risque géopolitique ?
T. G. : Dans les rapports qui mentionnent l'IA, on trouve l'idée que c'est bien plus qu'un outil, car elle va conditionner la hiérarchie des puissances et des organisations.
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> Lire l'article en entier sur le site des Echos.
> Lire l'étude de Thomas Gomart et Lucie Mielle : « Que craignent les entreprises ? Nouvelle géographie du risque géopolitique »
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