Moyen-Orient : la diplomatie française délaisse-t-elle le Liban au profit d'Israël ?
Malgré un cessez-le-feu temporaire conclu entre l'Iran et les États-Unis, Israël poursuit ses frappes au Liban. Depuis la reprise de la guerre au pays du Cèdre, au début du mois de mars, le Quai d'Orsay a été timoré à l'égard de l'État hébreu et a perdu de son poids géopolitique au Moyen-Orient.
C'est une séquence qui en dit long sur l'inflexion de la politique française vis-à-vis du Liban. Le 9 mars 2026, alors que les frappes menées par Israël avaient déjà fait près de 500 morts en une semaine au pays du Cèdre, le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, refusait à six reprises de dire sur France Inter si les bombardements israéliens y étaient « disproportionnés ».
Un silence et un bottage en touche inhabituels pour la diplomatie française, plutôt encline à soutenir le Liban lors des conflits israélo-libanais (en particulier en 1996 et 2006), en raison des liens historiques qui unissent les deux pays depuis plusieurs siècles. Le changement de ton du Quai d'Orsay n'avait jamais été aussi net, même s'il avait déjà été amorcé lors des précédentes opérations militaires entre Israël et le Liban, entre fin septembre et fin novembre 2024.
Une position timorée qui tranche avec le passé
Depuis la reprise des hostilités entre Israël et le Hezbollah libanais pro-iranien, au début du mois de mars, le ministère des Affaires étrangères et la présidence de la République française se sont contentés de déclarations minimales. Dans un communiqué publié le 10 mars, le Quai d'Orsay a exprimé la « vive préoccupation » de la France « face à l'escalade de violences en cours au Liban », condamnant « le choix irresponsable fait par le Hezbollah de se joindre aux attaques iraniennes contre Israël », demandant à l'État hébreu de « s'abstenir de toute intervention terrestre ou d'envergure durable au Liban » et appelant « l'ensemble des parties à la retenue ».
Sans pour autant dénoncer les frappes massives israéliennes qui ont fait plus de 1.500 morts au Liban entre le 2 mars et le 7 avril, qui ont visé des infrastructures civiles (huit ponts ont notamment été détruits par l'armée israélienne) et qui ont provoqué le déplacement forcé de plus de 1,1 million de personnes libanaises. Une tiédeur perçue par Tel-Aviv comme un blanc-seing pour poursuivre ses opérations militaires.
« Emmanuel Macron se veut le tenant d'une politique étrangère gaullo-mitterrandienne, mais adopte en réalité un “en même temps” qui est surtout complaisant à l'égard d'Israël. » - Denis Bauchard, ancien diplomate français, consultant en géopolitique à l'Ifri.
La position timorée d'Emmanuel Macron tranche avec celle de Jacques Chirac. Lors de la guerre de juillet-août 2006 entre le Hezbollah et Israël, l'ancien président français (1995-2007) avait tapé du poing sur la table et considéré « le renoncement à un cessez-le-feu immédiat » comme la « plus immorale des solutions ». Déjà, en avril 1996, lors de l'opération israélienne des « Raisins de la colère » dans le sud du Liban, Hervé de Charette, le ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, avait annoncé, à peine débarqué en Israël, qu'il ne rentrerait pas à Paris sans avoir obtenu un «urgent» cessez-le-feu, finalement conclu le 26 avril entre l'État hébreu et l'organisation islamiste chiite.
Cette fermeté diplomatique a aujourd'hui disparu. « Emmanuel Macron se veut le tenant d'une politique étrangère gaullo-mitterrandienne, mais adopte en réalité un “en même temps” qui est surtout complaisant à l'égard d'Israël », affirme Denis Bauchard, ancien ambassadeur français en Jordanie (1989-1993) et consultant en géopolitique, notamment à l'Institut français des relations internationales (Ifri).
Des présidents qui ont « rompu avec la doctrine Chirac »
Avant même la reprise des affrontements actuels au Liban, le 2 mars, la France avait perdu en crédibilité, en s'abstenant de dénoncer, au-delà de quelques déclarations de principe, les plus de 15.400 violations israéliennes du cessez-le-feu négocié le 26 novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah. Ces entorses à la trêve ont tué au moins 127 civils durant l'année qui a suivi, d'après le bureau des droits humains de l'ONU.
La France avait pourtant obtenu la mise en place d'un « mécanisme de surveillance » du cessez-le-feu sous leadership américain, au sein duquel elle est représentée par treize militaires français. Son objectif: signaler les violations de la trêve par les deux parties, s'assurer du retrait israélien de tout le territoire libanais et permettre le redéploiement de l'armée libanaise dans le sud du Liban.
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Pour Denis Bauchard, le tropisme israélien de la diplomatie française au Liban n'a fait que s'accentuer au fil des conflits depuis deux décennies. « Nicolas Sarkozy a rompu avec la doctrine Chirac, ce qu'il a explicité lors de la conférence devant les ambassadeurs arabes en 2007, en affirmant en préambule être l'ami d'Israël, rappelle le consultant en géopolitique à l'Ifri. François Hollande a poursuivi une politique dans le même état d'esprit, même si Laurent Fabius s'est montré plus nuancé. Et Emmanuel Macron n'a pas inversé la tendance, malgré sa volonté de mener une diplomatie dite “disruptive”. Il a même assimilé l'antisionisme à de l'antisémitisme. »
Malgré des faits « graves », une modération diplomatique envers Israël
La reconnaissance de l'État de Palestine par la France en septembre 2025 et le courroux qu'elle a suscité au sein du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou semblent avoir incité la diplomatie française à modérer encore davantage ses critiques. Le Quai d'Orsay s'est ainsi abstenu de convoquer l'ambassadeur israélien, malgré des « intimidations de la part de soldats de l'armée israélienne » et des tirs contre des soldats français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à la fin du mois de mars. En reprochant ces « graves incidents » sur les réseaux sociaux, le ministre Jean-Noël Barrot a seulement indiqué que « ces condamnations ont été signifiées avec la plus grande fermeté à l'ambassadeur d'Israël à Paris ».
La France n'a pas non plus sanctionné Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, les deux ministres d'extrême droite et suprémacistes du gouvernement Netanyahou, comme l'ont fait l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et le Royaume-Uni, en juin 2025. Elle a continué d'exporter des équipements à usage militaire vers Israël. La France s'est même montrée moins téméraire que l'Italie de Giorgia Meloni –important soutien d'Israël– qui s'est dite prête, en septembre 2025, à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, à « soutenir des sanctions » prises par l'Union européenne contre Israël.
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