« Nous sommes encore dans la trêve armée » : la sortie de crise au Proche-Orient analysée par un expert de l’Iran
Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), Clément Therme enseigne à l’Université de Montpellier Paul-Valéry. Dans son dernier ouvrage, « Iran-Israël, la guerre idéologique, de 1979 à nos jours » (Tallandier), l’historien livre une analyse très utile pour saisir les enjeux de la « confrontation existentielle » entre la République islamique et le « grand satan » américain. Et dissiper un peu le brouillard qui entoure les discussions actuelles pour régler la crise d’Ormuz.
Est-on proche d’un accord entre Téhéran et Washington, comme Donald Trump l’a dit la nuit dernière avant de manifester son agacement ?
CLEMENT THERME. Un accord, non, ou alors de principe. C’est plutôt une feuille de route pour l’instant. Qui, si elle était signée, permettrait de passer d’une trêve armée à une trêve... tout court. Je dis trêve armée car le terme de « cessez-le-feu », utilisé depuis le 8 avril est impropre vu les frappes sporadiques, de part et d’autre. Pour le formuler différemment, on passerait d’un conflit de basse intensité (NDLR après les 40 jours de guerre déclenchée le 28 février par Israël et les Etats-Unis ) à une étape intermédiaire qui elle même, serait susceptible d’ouvrir des négociations pour un accord.
Cette étape intermédiaire, on en approche ou pas ?
Le malentendu est sur la nature du document: chaque partie peut signer la feuille de route tout en manifestant ses désaccords... Et chacune doit présenter le compromis comme une victoire. Cela dit, il est probable que des négociations aient avancé, et que si la feuille de route est validée, la désescalade pourra commencer. Mais pour l’instant, nous sommes encore dans la trêve armée. Ni la paix ni la guerre.
La première étape, c’est de rouvrir le détroit ?
Il y a actuellement deux verrouillages des circulations maritimes iranien et américain. Cela prendra forcément du temps de déminer, sécuriser, revenir à la normale. On voit là encore poindre les différences d’interprétation. Le président Trump a l’air de penser que la réouverture sera immédiate, dès la signature. La partie iranienne parle de trente jours. Clément Therme Spécialiste du moyen orient et enseignant à l université Paul-Valéry de Montpellier. DR
Tout cela semble très incertain...
Cela fait près de 40 fois que Trump dit qu’un accord est imminent. Il faut se méfier des déclarations. Pour l’instant, le CENTCOM (commandement américain au Proche-Orient) dit que le blocus n’est pas levé. On sait juste que l’escalade militaire a été évitée avec la décision de Donald Trump de ne pas perpétrer des attaques jeudi soir.
Que se serait-il passé ?
S’il avait frappé les sites énergétiques iraniens, les usines de désalinisation, les ponts, les centrales thermiques ou électriques... il aurait certes provoqué une crise énergétique majeure en Iran, et affaibli les capacités de reconstruction du pays. Mis il aurait aussi entraîné une escalade militaire régionale, au-delà du seul détroit d’Ormuz. Ces perspectives étaient tellement négatives que le président américain a provoqué une réaction inverse en déclarant qu’un accord avait été conclu... avant même qu’il le soit.
« La stratégie du régime iranien a échoué »
Et côté iranien ?
On ne sait pas s’il y a consensus en République islamique sur le compromis discuté. Les imams du vendredi, par exemple celui de Mashhad, ont dit que tant que le guide suprême Mojtaba Khamenei ne l’avait pas validé, le texte ne le serait pas. Mais il faudra aussi que les commandants des Gardiens de la Révolution soient d’accord. Or, signer un compromis avec l’ennemi responsable de la mort de leur Guide, leur leader, et qui n’a pas toujours pu être inhumé, oui, c’est une affaire compliquée.
Cette guerre des nerfs est scrutée par les marchés. Et elle n’est pas sans effet...
On peut le voir comme une guerre économique. Les bourses sont remontées sur la seule base des déclarations de Trump. Or dans les faits, rien n’a encore bougé. Et ça marche puisque à chaque fois qu’il a dit qu’un accord était imminent, le prix du baril a baissé.
A force, ils devraient ne plus en tenir compte... Ce que les marchés récompensent, c’est le fait qu’il y ait pas d’escalade militaire régionale.
Et en face ?
La République islamique fait tout pour contrer la communication de la Maison blanche, en maintenant la pression sur l’économie mondiale. Avoir un baril plus haut, c’est un levier fort.
Pour quels résultats ?
Depuis le début de la crise, le prix du baril de pétrole n’a jamais été aussi bas, à 87 dollars. La stratégie du régime a échoué. Ils essaient de convaincre le monde que la survie ou la pression qu’ils font peser sur l’économie mondiale est un succès stratégique. Ça, c’est leur récit officiel. La réalité, ce sont les destructions, les années qu’il faudra pour reconstruire le pays. Un missile américain frappe Téhéran, le 1er mars. Les 40 jours de guerre auraient coûté plus de 270 milliards de dollars à l'économie iranienne.
Comment ce pays peut sortir de ce statu-quo qui lui est, selon vous, défavorable ?
La première des deux solutions, c’est l’escalade horizontale, avec un champ d’affrontement qui s’élargit. Depuis le 28 février, leurs représailles ont visé douze pays de la région. Ce faisant, la République islamique a créé des sentiments de rejet de son existence.
Et l’autre solution ?
C’est de signer un compromis avec les Etats-Unis, en espérant récupérer des fonds pour engager la reconstruction du pays, par le dégel des avoirs, la libre exportation de leur pétrole, la levée des sanctions... ou les 300 milliards qu’ils demandent pour réparation des dommages subis.
« L’erreur de Trump, c’est d’avoir voulu reproduire en Iran ce qu’il a fait au Venezuela »
Les enjeux sont asymétriques pour les deux parties ?
Pour le président Trump, il est de contrôler les prix du pétrole, lutter contre l’inflation qui repart à la hausse aux États-Unis, pour réconforter ses supporters en vue des Midterms de novembre. Pour la République islamique, confrontée à une chute de ses revenus pétroliers, l’enjeu est tout autre: sa survie. En mai, l’Iran a exporté moins de 300 000 barils par jour contre 1,5 millions avant la guerre. Or il faudra payer les salaires, maintenir l’appareil de sécurité... C’est pour régler sa crise financière qu’il lui faut maintenir un pouvoir de nuisance sur l’économie mondiale. Une stratégie d’extorsion.
[...]
Lire l'article sur le site du Parisien.
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