Si tu veux la paix… Dominique de Villepin débat avec Thomas Gomart
L’équilibre géopolitique international en place depuis 1945 vacille. Pour en saisir les nouveaux enjeux, nous avons réuni l’ancien ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin et Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales. Ensemble, ils esquissent un autre ordre mondial.
L’un décrypte les relations internationales avec la précision d’un ingénieur militaire. L’autre les a marquées de son empreinte en 2003 avec un discours au siège de l’Organisation des Nations unies (ONU) resté célèbre. En renonçant à s’engager aux côtés des États-Unis lors de l’invasion de l’Irak, la France renouait alors avec une tradition gaullienne d’indépendance stratégique. Cette position est-elle encore tenable ? En faisant frotter ensemble la théorie géopolitique et la pratique diplomatique, une série de concepts a germé : hyperpuissance, illimitisme, guerre hybride… Entre le savant et le politique, entre le docteur en histoire des relations internationales et le potentiel candidat à la présidentielle s’est noué un dialogue profond sur la logique de l’ennemi. Lorsqu’on nous désigne, peut-on vraiment se défiler ? Peut-on vouloir la paix sans se préparer à la guerre ? Et surtout, peut-on s’y préparer… sans la faire ?
Dominique de Villepin : Nous traversons une époque de grande confusion : sans parler des nouvelles alliances stratégiques, les nouvelles technologies comme les drones reconfigurent les champs de bataille, au point de faire douter à l’avenir de la crédibilité de certains armements comme les porte-avions. Il faut pouvoir poser les grandes questions de fond et avancer les yeux ouverts. Sommes-nous en guerre ? Nous ne le sommes pas formellement mais nous vivons bien dans un temps dominé par l’esprit de guerre.
Thomas Gomart : Il y a bien une inflation de l’emploi du mot « guerre ». À plusieurs reprises, le pape François a évoqué une « troisième guerre mondiale par morceaux » pour désigner la démultiplication des conflits dans le monde. Mais il faut faire attention aux termes. La guerre correspond, selon moi, à l’usage de la force, à la capacité de détruire des biens et de tuer des personnes pour des raisons politiques. C’est pourquoi il faut souligner le décalage entre les mots et les choses. Certains États, comme la Russie, l’Ukraine, Israël ou l’Iran, mobilisent leurs sociétés pour faire la guerre. Aucun membre de l’Union européenne n’est dans cette situation. Cependant, les Européens pensaient jusqu’à peu que la guerre, c’était pour les autres. Fondé sur le souvenir de la guerre, le projet européen a produit de la paix entre ses membres. Pour un pays comme la France, la Première Guerre mondiale, c’est mille morts par jour. La Seconde Guerre mondiale, cent. Les guerres coloniales, dix. Depuis 1963, environ huit cents militaires ont été tués pour assurer notre sécurité. Aujourd’hui, la guerre que nous pensions étrangère à l’Europe, en oubliant l’implosion de la Yougoslavie, est revenue sur le continent européen avec l’agression russe de l’Ukraine.
D. d. V. : Il faut parvenir à distinguer la métaphore guerrière des conflits bien réels. Tout autour de nous, nous avons des conflits de haute intensité, des conflits de basse intensité, et puis nous avons des guerres invisibles, liées à des enjeux technologiques, énergétiques et cognitifs.
T. G. : Je vous rejoins sur la nécessité de bien distinguer les types de conflits en cours. Je pense aussi qu’il faut saisir l’accélération de l’histoire à l’œuvre, qui s’observe dans la dialectique entre territoires et flux. Si nous parlons aujourd’hui de guerre hybride, c’est pour souligner des changements rapides de phases plutôt qu’un bouleversement de la nature de la guerre. La guerre hybride se traduit par l’alternance rapide des alliances, par le passage de phases de compétition entre acteurs à des phases de contestation et parfois d’affrontement : c’est cela qui est nouveau et qui complexifie notre capacité à nous préparer.
D. d. V. : Apprendre à discerner les phases dont vous parlez est essentiel pour se prémunir de vivre dans la permanence de l’exception, comme les États-Unis depuis le Patriot Act, adopté en 2001 à la suite des attentats du 11-Septembre. Pour renforcer les agences de renseignement et lutter contre le terrorisme, ce texte a modifié en profondeur certains droits fondamentaux. Les Américains ont presque changé de régime sans même s’en rendre compte. Nous avons fait pareil au lendemain des attentats terroristes de 2015, et nous avons été tentés de le faire en 2025 lorsque Emmanuel Macron a posé la question de l’envoi de troupes en Ukraine. La vocation de la France est d’être une puissance d’initiative, de médiation et d’équilibre : elle ne doit ni s’aligner ni dominer, mais réguler la mondialisation par le droit international.
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