Un « Ubu Trump » qui se pose « en parrain du système occidental » face à une Europe frileuse attachée à la paix : qui va remporter l’affrontement ?
Que faire face à un allié et tout-puissant protecteur devenu un adversaire ? C’est le défi qui se pose à l’Europe depuis la réélection de Donald Trump. Dans un essai au scalpel, le directeur de l’Ifri décrypte ce face-à-face, et d’autres. Un exercice éclairant.
Ubu Roi s’est installé dans le bureau ovale. « A la trappe ! » éructait le tyran infantile et capricieux inventé par Alfred Jarry en 1895, éliminant tout ce qui s’opposait à son bon plaisir. Ubu Trump est dans la même veine, ravi de focaliser toutes les attentions sur ces tweets et des discours comme lors du Forum de Davos des 21 et 22 janvier. Après des semaines d’escalade verbale et de menaces tarifaires et militaires, le très narcissique 47e président américain aurait finalement revu à la baisse ses ambitions d’annexion du Groenland. D’où le soulagement européen, au moins dans l’immédiat.
Le défi n’en reste pas moins entier : que faire face à un allié et tout-puissant protecteur devenu un adversaire ? Le milliardaire ne cache pas ses ambitions impériales du Venezuela à l’Arctique et il tente d’imposer un Conseil de la Paix, une ONU privatisée, dont il serait le seul chef. En douze mois, Ubu Trump a retiré les Etats-Unis de nombre d’accords et de traités, dont ceux sur le climat, démantelé la plupart des relais du soft power américain, lancé une guerre tarifaire mondiale, ordonné des opérations militaires ponctuelles en Afrique comme au Moyen-Orient et dans les Caraïbes et mis en péril l’existence même du lien transatlantique.
Une nouvelle donne mondiale toujours plus chaotique
Premier des grands prédateurs qui se partagent le monde, Donald Trump, même s’il a été élu et dirige un pays qui est encore – mais jusqu’à quand ? – une démocratie, incarne au moins autant que Vladimir Poutine et Xi Jinping l’archétype de ces nouveaux hommes forts, acteurs majeurs du bouleversement du système international. « Chaque époque a ses figures de proue. Sans doute faut-il se concentrer sur un petit nombre de personnalités pour en saisir la physionomie car l’histoire s’empare toujours de quelques êtres dont les destins tragiques ou glorieux dessinent ses traits les plus profonds », écrits Thomas Gomart, directeur de l’Ifri (Institut français des relations internationales). Il rappelle que « la politique internationale conjugue la violence des passions, l’enchevêtrement des intérêts et le caractère des protagonistes ».
Dans un essai au scalpel, il dissèque les rapports de force entre les puissances au prisme de huit face-à-face entre les protagonistes majeurs d’une nouvelle donne mondiale toujours plus chaotique. Cet historien la décrypte depuis déjà des années dans des ouvrages devenus des références comme L’affolement du monde (2020), Guerres invisibles (2022), Les Ambitions inavouées (2023) et L’accélération de l’histoire (2024) tous publiés aux éditions Tallandier.
Avec son dernier livre Qui contrôle qui ? Thomas Gomart mêle le portrait et la biographie des protagonistes avec les analyses des enjeux. Au final, le monde se dirige-t-il vers une guerre élargie et un commerce resserré ou l’inverse ? Et quels seront les narratifs qui façonneront le cours des prochains événements ? S’il est difficile, l’exercice est toujours éclairant pour comprendre qui va l’emporter et avec quelles conséquences.
Donald Trump avec par ses coups de force face à une Europe frileuse
La question se pose aussi bien pour la guerre en Ukraine où s’opposent Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, qu’à propos de l’hégémonie sur l’Asie avec la rivalité entre Xi Jinping et Narendra Modi, ou des rapports de force au Moyen-Orient au travers de la guerre implacable auquel se livrent depuis des années le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le Guide suprême de la République Islamique Ali Khamenei. La guerre peut être aussi commerciale dans les relations toujours plus complexes entre l’Union européenne et les Etats-Unis alors même que l’appui de ces derniers reste essentiel sur le plan militaire, notamment dans le soutien à l’Ukraine. Un affrontement qu’il résume par le face-à-face entre Donald Trump et Ursula von der Leyen.
A première vue l’avantage pourrait paraître en faveur de l’ancien promoteur immobilier fort en gueule qui a transformé le bureau ovale en studio de télévision pour une diplomatie spectacle en live. « Sa mèche blonde en forme de soucoupe retient davantage l’attention que les parfaits brushings de la présidente de la Commission européenne toujours droite comme un i dans ses tailleurs-pantalons », pointe l’historien. Face à une Europe frileuse attachée à l’État de droit, à la norme et à la paix dont Ursula von der Leyen, avec sa quête de laborieux compromis, est la parfaite expression, Donald Trump avec par ses coups de force « se pose en parrain du système occidental au sens sicilien du terme ».
En outre dans le monde de Trump, l’usage de la puissance n’essaie même plus de se parer de références morales. Les données sont là : les Etats-Unis pèsent à eux seuls pour 40 % des dépenses militaires mondiales et leur PIB pour 27 %. Un nouveau schisme d’Occident se creuse entre les deux rives de l’Atlantique et il restera même après Trump.
Quand elle le veut, l’Europe a les moyens de résister
« La quasi-totalité de la communauté stratégique américaine considère comme anormal que 340 millions d’Américains protègent 510 millions d’Européens prospères contre 140 millions de Russes qui pèsent un dixième de leur économie », relève le directeur de l’Ifri. Pourtant, l’Union a de fortes cartes en main dont l’ampleur de son marché mais aussi l’attrait de son soft power. « L’Europe aurait tort de se résigner au moment où les conflits des modèles qui s’annoncent lui ouvrent un espace », note Thomas Gomart relevant que « la quasi-totalité des pays du monde refusent d’être piégés dans les sphères d’influence des grandes puissances et revendiquent des règles partagées pour gérer leur interdépendance ». Si elle se confirme dans la durée, la reculade de Donald Trump sur le Groenland montre que l’Europe, quand elle le veut et quand elle reste unie, a les moyens de résister à Washington au nom de ses principes fondateurs.
L’un des points les plus forts du livre concerne la guerre en Ukraine et les défis posés par l’invasion à grande échelle lancée par Vladimir Poutine en février 2022. La Russie et l’espace ex-soviétique avaient été le premier champ de recherche de Thomas Gomart et il en a gardé une connaissance très fine. Il a compris dès le début la rupture stratégique majeure que représentait cette guerre coloniale de haute intensité « menée à l’ombre du feu nucléaire entre une puissance dotée d’un arsenal considérable et un pays qui a remisé les armes déployées sur son territoire pour obtenir son indépendance en 1991 ».
Une analyse qu’il insère dans une histoire plus longue, celle de l’après-guerre froide « où la Russie rejeta la greffe libérale et se transforma en une oligarchie militarisée » alors que la Chine réussissait à rester communiste tout en s’insérant dans le capitalisme global pour devenir la seconde puissance économique mondiale.
Le Vatican contre la Silicon Valley
Deux des duels évoqués par Thomas Gomart ne se cristallisent pas sur des figures de proue. Celui autour du climat qui oppose les chercheurs du Giec et la chaîne de télévision Fox News, porte-voix des fake news trumpiennes. Tout aussi fondamental pour l’avenir de l’humanité est l’affrontement entre le Vatican et la Silicon Valley, « ces deux terres de prophétie », qui pose des questions fondamentales sur les limites de l’humain mais aussi sur l’avenir de la démocratie. Les dirigeants des Gafam, à commencer par Peter Thiel, rêvent d’imposer un nouveau pouvoir oligarchique – voire monarchique – fondé sur les élites financières et scientifiques. Donald Trump et surtout JD Vance se revendiquent néanmoins de l’héritage chrétien, qui chez eux va de pair avec une forme de suprémacisme tacite consistant à penser que les Blancs ne sont pas une minorité comme les autres.
C’est du pape, d’abord François puis son successeur Léon XIV, que sont venues les premières critiques ouvertes d’un chef d’État aux projets trumpiens de lutte contre l’immigration mais aussi des rêves transhumanistes de la Silicon Valley. Si le pape n’a pas de divisions, Thomas Gomart rappelle que le Vatican – 0,44 hectare enclavé au cœur de Rome – « présente le meilleur ratio entre la superficie d’un territoire et la portée de son influence ».
> Lire l'article sur le site de Challenges.
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Découvrir le livre de Thomas Gomart : « Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux »
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