La multipolarité nucléaire : mythes et réalités de la compétition
Le terme de « course aux armements » rend imparfaitement compte des enchaînements de la guerre froide, et encore moins des logiques multipolaires qui lui ont succédé. Cette nouvelle multipolarité nucléaire valorise les trajectoires singulières, dans des logiques de développement des arsenaux à la fois quantitatives et qualitatives. Au risque d’encourager des compétitions qui pourraient, à terme, mettre en cause les équilibres stratégiques et le statu quo nucléaire.
L’arme nucléaire a retrouvé dans les affaires du monde une visibilité qu’elle n’avait plus eue depuis la guerre froide. On la pensait, par optimisme, idéologie ou ignorance, devenue marginale, voire obsolète, et elle réapparaît en écho aux multiples signes de dégradation de l’environnement stratégique. De la mer Noire aux contreforts cachemiris de l’Himalaya, de la mer de Chine méridionale au compte Twitter de Donald J. Trump, les regains de tensions entre États possesseurs de l’arme nucléaire donnent désormais lieu à des manœuvres d’intimidation qui nous rappellent la persistance du risque d’escalade, et illustrent les formes renouvelées qu’il peut emprunter au XXIe siècle.
L’entrée dans une ère de compétition entre puissances de plus en plus désinhibée fait hélas peu de doute, et entraîne dans son sillage les mécanismes de contrôle et de régulation de l’armement nucléaire établis dans la deuxième moitié de la guerre froide. Les traités contraignant les arsenaux américano-russes voient leur durée de vie raccourcie, tandis que le domaine de l’armement nucléaire semble en passe de se transformer par des ruptures technologiques – de l’Intelligence artificielle à l’hypervélocité –, faisant ressurgir les craintes de « course aux armements ».
Ce terme même de « course aux armements » charrie un imaginaire largement hérité de la guerre froide, une conception de l’évolution des arsenaux nucléaires qui ne correspond que très imparfaitement à l’histoire. Bien que reflétant une part de la réalité d’aujourd’hui, ce modèle s’avère insuffisant pour comprendre les enjeux d’une compétition stratégique contemporaine qui, bien que porteuse de risques, n’est ni globale, ni purement nucléaire.
La course aux armements, un modèle contesté
Ce n’est pas un hasard si l’expression « course aux armements » apparaît en Angleterre au XIXe siècle. Après des siècles durant lesquels le développement des technologies militaires a quasiment stagné, la révolution industrielle marque une rupture. L’accélération des cycles d’innovation et la massification de la guerre, transforment tant le combat terrestre que naval, et font sentir leurs effets de la péninsule de Crimée à Tsushima, en passant par les champs de bataille de la guerre de Sécession. Entendue initialement comme « l’accélération […] du rythme de croissance des armements », la course aux armements est alors considérée non seulement comme financièrement prohibitive, mais comme annonciatrice de guerres à venir, a minima en raison du sentiment hostile qu’elle reflète, voire parce qu’elle contribuerait à précipiter une guerre préventive. [...]
PLAN
- La course aux armements, un modèle contesté
- Ce que change la multipolarité nucléaire
- Les trajectoires contrastées des arsenaux nucléaires contemporains
- Penser les prochaines étapes de la compétition
Corentin Brustlein est directeur du Centre des études de sécurité à l'Ifri.
Contenu disponible en :
Thématiques et régions
ISBN / ISSN
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Téléchargez l'analyse complète
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
La multipolarité nucléaire : mythes et réalités de la compétition
En savoir plus
Découvrir toutes nos analysesQui a tué Dag Hammarskjöld ? Sisyphe à New York
En pleine crise du Katanga, le secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld trouve la mort dans un accident d’avion en septembre 1961. On rend ici compte d’une enquête menée dans les archives sur une éventuelle implication de responsables ou de services français. Rien ne semble la prouver. De même, le rapport rendu au secrétaire général de l’ONU en 2019 ne permet pas de conclure à l’assassinat, même si une conclusion définitive n’est pas possible, l’ensemble des hypothèses demeurant donc ouvert.
La France et le nucléaire iranien : enjeux bureaucratiques et politique étrangère
Les décisions de politique étrangère sont des produits complexes, qui dépendent aussi de l’influence de divers groupes bureaucratiques, aux cultures et aux légitimités spécifiques. Le cas de la négociation sur le nucléaire iranien ne fait pas exception, qui a vu s’opposer en France une sensibilité de tradition « régionaliste » et « gaullo-mitterrandienne », à une sensibilité plus « occidentaliste », qui tendra à s’imposer dans le jeu institutionnel sous les présidences Sarkozy et Hollande.
Trump, l’Europe et l’OTAN : retour vers le futur
Donald Trump a fortement critiqué l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et mis en doute la volonté des Européens de payer pour leur propre défense. Les tensions dans les relations transatlantiques ont été qualifiées de « crise ». Pourtant, la situation actuelle s’inscrit dans une certaine continuité historique. En 70 ans d’existence, l’OTAN a traversé des crises bien plus graves et a fait preuve d’une résilience remarquable. L’Alliance atlantique, pour peu qu'on la soutienne, a de beaux jours devant elle.
Faut-il créer une agence de renseignement européenne ?
Après chaque attentat majeur sur le sol européen, des voix s’élèvent pour demander la création d’une agence européenne de renseignement. Pourtant, la coopération entre services de renseignement des États-membres de l’Union européenne fonctionne bien. La création d’une telle agence induirait plus d’inconvénients que d’avantages. En l’état actuel de la construction européenne, la communautarisation du renseignement ne saurait être un gage de protection supplémentaire pour les citoyens européens.