Tradition et révolution en Chine
Vouloir donner en quelques pages l'esquisse des forces traditionnelles et révolutionnaires en Chine, quelle présomption !
Je dirais même que c'est un propos ridiculement démesuré, car si l'on voulait poser tous les problèmes qui ont abouti au bouleversement d'un quart de l'humanité, à la refonte d'une des plus grandes et des plus anciennes civilisations, bouleversement qui changera l'équilibre de notre monde et dont les répercussions sont encore incalculables, il faudrait être armé des connaissances les plus variées, posséder une souveraine maîtrise de l'histoire mondiale et avoir un horizon universel. La complexité de ces problèmes est, en effet, troublante. Je suis pleinement conscient de l'insuffisance de mes moyens, et ce n'est pas sans appréhension que je vais essayer d'attirer l'attention sur quelques aspects au moins d'une actualité fort grave.
Je commencerai par une fable. Un soir de l'an 731 après J.-C, sur la route menant à la petite ville de Han-tan, se rencontrèrent dans une auberge un vieux taoïste, nommé Liu, et un pauvre paysan. Pour tromper leur faim, les deux voyageurs se mirent à bavarder, en attendant que le patron préparât le souper, une bouillie de gruau. Le paysan raconta les soucis de sa vie misérable, mais à peine eut-il appuyé sa tête fatiguée sur un curieux coussin de porcelaine, que l'étrange vieillard lui avait aimablement offert, qu'il fut déjà transporté dans un pays de rêves merveilleux. Il possédait une maison à lui, se mariait avec la fille d'une des meilleures familles, il était riche, considéré et respecté, et il passait les examens avec distinction. Ayant rempli une série de hautes fonctions, il fut nommé gouverneur de la capitale et vainquit une armée de barbares. En récompense de ses mérites, l'empereur le nomma ministre. Cependant, la cabale d'une clique envieuse réussit à le renverser et la chute vertigineuse, des hauteurs du pouvoir au fond d'une prison, faillit se terminer sous, la hache du bourreau. En dernière minute, il échappait à l'exécution, était réintégré dans ses fonctions et recevait; pour adoucir l'injustice subie, un titre de noblesse. Ses cinq fils, tous de hauts fonctionnaires, lui procurèrent une descendance nombreuse. Content de terminer sa longue vie paisiblement, il était en train de se retirer de la vie active et de songer au dernier repos parmi ses aïeux, lorsqu'un brusque réveil le ramena dans la méchante auberge où, sur la cuisinière, la bouillie continuait à chauffer, et le vieux taoïste de lui sourire : « si vite, dit-il au paysan clignotant, passe la vie humaine, tel un éblouissement. »
Cette petite histoire, qui porte en chinois le titre Rêve de la bouillie jaune — un conte de la fin du VIIIe siècle qui servira de modèle à toute une série de récits romanesques et de pièces de théâtre, — est remarquable parce qu'elle contient le rêve de bonheur de tous les Chinois, réduisant l'idéal de chacun à l'expression la plus concise, sans qu'un seul trait y manque. Comme si l'auteur s'était efforcé de mettre toute son expérience dans une coquille de noix, on peut y voir le raccourci significatif de deux mille ans d'histoire : l'idéal chinois de devenir, fonctionnaire, sommet du pouvoir et incarnation du bonheur suprême — désir rarement exaucé, lot d'une infime minorité d'élus. Et, de l'autre côté, le destin chinois, destinée d'une énorme majorité, de rester paysan pauvre ou artisan ou marchand, bref misera plebs, sujet, humble sujet des fonctionnaires, dieux distants, hautains, mais réels d'un univers terrestre.
Est-il possible qu'un conte vieux de mille ans contienne l'image valable du passé et du présent d'une des plus grandes sociétés dans l'espace et la durée ? N'est-il pas une vaine chimère de vouloir trouver une caractéristique constante d'un devenir si immense dans sa longueur et dans sa largeur ? La réponse à ces questions justifiées nous amène aux problèmes fondamentaux de la Chine.
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