L'Afrique et le XXe siècle : dépossession, renaissance, incertitudes
L’histoire de l’Afrique au XXe siècle semble encore aujourd’hui, à plus d’un titre, toujours à faire. Dans un monde où domine la vision des grandes puissances et des institutions qui en ont émané, la place de l’Afrique dans les relations internationales oscille ainsi, presque à défaut, entre la gloire et la tristesse : gloire d’un continent qui a su reconquérir en partie ce dont il avait été dépossédé par la colonisation, tristesse d’une Afrique apparemment souveraine où le meilleur ne l’a que rarement emporté sur le pire. Et pourtant, si la dépossession et la renaissance du continent n’ont cessé d’être mêlées dans un même processus historique de construction de l’indépendance, une Afrique nouvelle se dessine depuis le début des années 80, plus autonome et plus ouverte, mais aussi plus diverse et plus complexe que ne le laissait présager le paysage assez homogène de l’indépendance retrouvée.
Réduite à la lecture dominante des relations internationales qui fait la part belle aux États et à leurs organismes ainsi qu'aux structures et institutions internationales, l'histoire de l'Afrique au XXe siècle apparaîtrait bien simple, pauvre et triste pour les uns, glorieuse pour les autres : d'abord, une Afrique dépossédée, avec des territoires dominés par les colonisateurs au début du siècle ; puis, à partir de la fin des années 50, une Afrique souveraine, avec des États modernes et indépendants, la prouesse représentée par ce retour à la souveraineté étant toutefois ternie par les difficultés à trouver une stabilité et un rythme cohérent de développement.
On sait que l'anthropologie et la sociologie nous ont donné une autre lecture, fondée essentiellement sur le couple antagoniste « tradition »/« modernité », dont on trouve l'une des toutes premières énonciations dès 1926, sous la plume de l'africaniste Maurice Delafosse : « De ce heurt imprévu entre deux civilisations, dont l'une [l'européenne] avait marché tandis que Vautre [l'africaine] était restée stationnaire, il est résulté fatalement une période de trouble et de malaise dont on se demande quelles seront la durée et l'issue. La culture européenne détruira-t-elle l’édifice social africain et y substituera-t-elle l’édifice social européen ? Ou bien la civilisation africaine résistera-t- elle victorieusement à l’emprise de la civilisation européenne ? Ou encore des réactions réciproques de l’une sur l’autre naîtra-t-il une civilisation intermédiaire qui conservera le fond africain en le déguisant sous une vêture européenne ? »
On voit enfin que les secousses qui ébranlent aujourd'hui maintes régions d'Afrique donnent lieu à d'autres interprétations encore, privilégiant la coupure du siècle entre un temps, relativement long, de la stabilité (coloniale et post-coloniale) et, depuis une décennie environ, un temps de la crise, temps court, certes, mais qui ouvrirait sur des incertitudes durables.
À l'opposé de ces lectures binaires, dont les éléments contradictoires se succèdent dans le temps tout en s'excluant, je dirais volontiers que le XXe siècle offre à l'analyse trois Afriques : les deux premières — l'Afrique dominée et l'Afrique renaissante — coexistent dès le début du siècle, quoique leurs origines et leurs caractéristiques remontent plus loin dans le passé ; la troisième - l'Afrique nouvelle - est bien un produit du siècle, dont le profil est visible dès les années 30. Ce sont les articulations instables de ces trois Afriques qui dessinent les configurations troublantes de l'Afrique au seuil du XXIe siècle.
PLAN DE L’ARTICLE
- L'Afrique dominée
- L'Afrique renaissante
- L'Afrique nouvelle
Elikia M’Bokolo est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Contenu disponible en :
Régions et thématiques
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Téléchargez l'analyse complète
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
L'Afrique et le XXe siècle : dépossession, renaissance, incertitudes
En savoir plus
Découvrir toutes nos analysesL’après-poutinisme en Russie : une succession ouverte ?
Un débat semble s’ouvrir, y compris dans les cercles du pouvoir, sur l’après-Poutine. S’agit-il de maintenir, au-delà de l’actuel président, un État au fonctionnement spécifique par rapport aux normes occidentales ? Le projet purement politique n’est pas seul en cause, tant la dégradation économique et le mécontentement de la population pourraient s’imposer aux dirigeants. L’avenir du régime dépendra largement des choix économiques du gouvernement, de leur succès ou de leur échec.
L’Union européenne vue de Russie
La crise entre l’Union européenne et son voisin russe s’approfondit depuis l’annexion de la Crimée, et nulle solution ne semble annoncer une amélioration de la compréhension mutuelle. Les deux parties ne voient manifestement pas le monde et ses problèmes de la même manière. On essaie ici de reconstituer le schéma narratif russe sur le monde post-guerre froide, de déconstruire la vision russe de l’UE, pour mieux comprendre la nature des divergences et leurs vrais enjeux.
Révolution numérique et transformation de l'action publique
Les nouvelles technologies peuvent contribuer à améliorer l’efficacité des politiques publiques. Le mouvement d’ouverture des données (open data) rend les administrations moins opaques et permet de lutter contre la corruption. L’exploitation de ces données – dans le cadre de partenariats public-privé – peut aider les décideurs à optimiser l’allocation des ressources publiques et faire les bons choix. La numérisation permet d’alléger certaines procédures et de faciliter la vie des citoyens.
Brésil : la politique étrangère de Jair Bolsonaro
Fin 2018, les Brésiliens ont élu un nouveau président : Jair Bolsonaro. Ce dernier entend rompre avec la politique de ses prédécesseurs, notamment dans le domaine des relations extérieures. L’axe principal de sa diplomatie est un rapprochement avec Washington. Sur plusieurs sujets, Bolsonaro s’aligne sur les positions de Donald Trump. Mais le Brésil n’a pas la puissance des États-Unis et prendrait des risques importants en se lançant dans un bras de fer avec la Chine ou le monde musulman.